Out of Context, la Danse en sidération


Out of Context (for Pina). Les Ballets C de la B – Chorégraphie Alain Platel. Cour du Lycée Saint-Joseph. 22 h.

Hier soir, dans la cour du Lycée Saint Joseph, le vent s’était invité, et tentait une OPA sur l’oeuvre d’Alain Platel. Depuis les frondaisons du lycée, nous parvenaient ses grincements, onomatopées, borborygmes qui, s’additionnant à la Bande-son du spectacle naissant, se confondait avec lui, jouant la partition de Platel comme s’il l’eut pensée comme telle, et intégré cet éolien perturbateur dès le début à sa composition. Oeuvre classique par excellence, cette pièce, d’emblée, nous rappelle combien, et quoiqu’il s’en défende, Alain Platel est un chorégraphe. Entièrement nu, le plateau peu à peu prend ses marques : ce sont les corps des danseurs, des acteurs, les corps et uniquement ceux-là, qui viennent lentement habiter cet espace délavé, sans repère, si ce n’est le tas pathétique de leurs vêtements de travail, posé là comme un oubli, très rose, très brut, en fond de scène. Puis, lentement, le ballet -l’orchestre serions-nous tenté de dire- va se mettre en place, chacun des neuf danseurs prenant posément possession de l’agora. Dans nos oreilles, au-delà du vent qui s’immisce clandestinement, cette partition silencieuse, seulement ponctuée de barrissements, de vêlements, de dieu sait quoi exactement, des bruits animaux en tout cas, ou presque, on ne sait pas encore. Une bande-son dépouillée à l’extrême, sur laquelle le ballet va lentement glisser, qu’il va s’approprier en lousdé, sans que l’on s’en rende compte…

Grand moment que ce prélude, un opening très lent, comme un oratorio muet, qui nous renvoie à l’origine de cette création, alors que Platel était parti pour composer un Opéra, abandonné pour l’urgence de ce Out of Context, discret hommage à la chorégraphe Pina Bausch. Une oeuvre dansée, seulement, et uniquement cela. Dans le silence magnifique de la bande-son. Dans la crudité radicale de cette musique latente, sous-jacente, sur laquelle le ballet installe une aporie vertigineuse, avec toute la clarté, la précision, la superbe intelligence du signe, le corps fait signe. Un opening majestueux, dans lequel l’immersion se fait en douceur, sans heurt, presque à notre insu. Avec tout le répertoire formel, la science, la maîtrise et le brio d’un chorégraphe qui sait retenir ses effets, et travailler chaque séquence comme s’il s’agissait de la dernière. Comme si c’était ‘une question de vie ou de mort. A l’estomac, mais avec la tête. Et avec quelle évidence, quelle lumineuse perception du corps, quelle juste restitution… Une précision époustouflante, servie par des danseurs virtuoses.

Les danseurs. Parlons-en : son ballet est un monde. un ballet-Monde. Ses danseurs, les oiseaux migrateurs d’une seule fratrie. Un seul corps, éclaté, multiple, et pourtant solidaire. Jamais le terme corps-de-ballet n’aura été aussi juste, n’aura autant signifié cette agrégation, et ce lien inextinguible qui les meut comme un seul corps, justement. La virtuosité dont ils font montre est sans limite, semble t-il. Ensemble, profondément ensemble, ils parviennent à se jouer de l’espace d’un seul mouvement, d’un seul rythme, collé à la mécanique fluide de l’oeuvre. Jamais, à aucun moment, ne sent-on l’extrême fatigue des heures et des heures de travail sur le plancher, collectivement ou en solo, pour arriver à une telle expressivité, à une telle évidence.

Pourtant, le sujet même de Out of Context semblait une gageure : partir de ces langages corporels des exclus physiques de ce monde, celui des idiots congénitaux, des déficients, des autistes pour les décontextualiser, en créer une danse universelle, parfaitement lisible pour tous…
Inventer une danse-monde, heurtée, brisée, souffrante, pleine de ses empêchements et tellement nue. Exposer cette crudité même comme s’il s’agissait de la seule, l’ultime manière de danser le monde, de le révéler à sa terrible beauté. Sidération que cette gestuelle de la débilité, de la maladie, du handicap… petits riens, petites formes qui composent un langage d’une précision éblouissante. Platel a réussi là un tour de force, au sens plein du terme. Une révélation en coup de poing dans l’estomac, définitivement belle, et limpide.

Les quelques réserves concernant la fracture que représente le début de seconde partie, avec cette immixtion du tempo électro d’une danse plus illustrative, le coté décoratif de certains mouvements ou l’humour qu’il tente d’instiller dans son oeuvre afin d’en distancier, d’en adoucir le propos, ces quelques maladresses n’obèrent en rien la très grande force de cet Out Of Context magnifique, une oeuvre majeure, et un très grand moment de ce 64e Festival.

Marc Roudier

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