FESTIVAL D’AVIGNON : 33 TOURS ET QUELQUES SECONDES, LA VIE, LA MORT

FESTIVAL D’AVIGNON : 33 Tours et quelques secondes de Lina Saneh et Rabih Mroué / a été donné du 8 au 14 juillet 2012 au Gymnase du Lycée Saint-Joseph /

article publé initialement sur INFERNO Magazine.

Voir 33 tours est une expérience inédite et surprenante. Les deux artistes libanais ont en effet produit une oeuvre hybride, ni théâtre ni installation, dont la première qualité est de proposer une théâtralité sans présence humaine. Une pièce entièrement confiée aux machines donc, écrite et pilotée depuis la régie.

Linah Saneh et Rabih Mroué produisent un théâtre documentaire riche d’une expérience sensible, au plus près de l’intime. Un dispositif dramaturgique et scénographique expérimental, ordinateurs et projections vidéo depuis le mur facebook de leur personnage, les amène ainsi à écrire un récit d’un type nouveau, documenté par les nombreuses interventions des voix off, d’extraits télévisuels et du fil des « posts » sur le réseau social.

Autour de la figure du suicidé, 33 tours et quelques secondes est la narration intimiste d’une vie renversée. En s’inspirant d’un fait divers réel, le suicide d’un jeune militant libertaire libanais, les deux metteurs en scène produisent une construction narrative impressionniste, qui peu à peu déroule l’intime et le social, le politique et le privé en un système subtil de croisements et de flashbacks. Des fragments du réel montés en un patchwork multimedia, pour tenter de démêler la réalité du fictionnel, et qui finit par dresser un portrait sensible du jeune homme et, en creux, d’une société libanaise pétrie de contradictions, oscillant entre modernité et archaïsmes.

Le théâtre documentaire de Saneh et Mroué construit du réel en le déconstruisant patiemment, au risque de perdre un peu de l’humanité dont pourtant il cherche à rendre compte. Cette plongée dans l’intime et le biographique est aussi une expérience sensorielle, une lente immersion dans nos fictions personnelles. Il renvoie de la vie là où celle-ci est paradoxalement absente. Mais le théâtre, après tout, n’a jamais fait que cela.

L’originalité de cette démarche est évidente, mais elle se heurte également à ses propres limites. En proposant cette forme dans un rapport conventionnel au plateau, en se positionnant comme objet théâtral en représentation, « 33 tours… » piège le spectateur dans une posture passive, à l’inverse de ce que cela pourrait être s’ils avaient installé leur oeuvre dans une salle vidéo de musée. Mais peut-être est-ce aussi ce que cherchent en définitive les deux artistes ?

Marc Roudier

Article publié en partenariat avec INFERNO MAGAZINE

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