« L’ECOLE DES FEMMES » DE PHILIPPE ADRIEN AU THEÂTRE DE LA TEMPÊTE

l'école adrien

LEBRUITDUOFF.COM / 24 septembre 2013

PARIS : « L’Ecole des femmes » de Philippe Adrien / Théâtre de la Tempête, Paris / 13 sept-27 oct. 2013.

Au Théâtre de la Tempête, Philippe Adrien propose une mise en scène très précise et très léchée de la pièce de Molière, « L’Ecole des femmes ». Grâce à une scénographie à la fois nette et foisonnante de signes à démêler, il révèle les enjeux profonds du texte avec une grande subtilité. Le décryptage de la scène tout au long du spectacle est un véritable plaisir pour les sens et pour l’intellect.

Le vieil Arnolphe a pris soin d’éduquer Agnès dès sa plus tendre enfance, la plaçant sous sa tutelle dès ses quatre ans et veillant depuis plus de douze ans à ce qu’elle soit parfaitement ignorante. Cette naïveté à toute épreuve est selon lui la solution ultime pour ne pas être cocu. Alors qu’il présente cette thèse à son ami Chrysalde dans la scène d’exposition, celui-ci, bien plus lucide, lui rétorque que l’ignorance est loin de garantir la vertu. C’est précisément ce que la rencontre entre Agnès et le jeune Horace va prouver.

En préambule de la pièce, une pantomime en contre-jour montre Alain et Georgette qui enterrent un petit chat. Par ces gestes, Philippe Adrien évacue le sous-entendu grivois de la célèbre réplique d’Agnès « le petit chat est mort », suggérant qu’elle a perdu sa virginité en l’absence d’Arnolphe. Son parti pris est donc celui de l’innocence la plus totale. Elle est fermement confirmée lors de la première apparition d’Agnès en arrière-plan, toute de blanc vêtue et cousant dans un espace lui aussi immaculé. Quand elle apparaît pour la seconde fois peu après, elle est en hauteur, à la fenêtre, et sa voix est céleste. Agnès est donc bien ici la vierge et l’ingénue qu’a soigneusement cultivée Arnolphe.

La scénographie permet un jeu extrêmement habile entre l’intérieur et l’extérieur, aussi ambigu que celui que met en place Molière dans son texte. Le proscenium est recouvert de gravier, et à jardin se trouve la souche qui sert de titre à Arnolphe qui s’est rebaptisé, et sur lequel est fondé tout le quiproquo de la pièce. L’espace intermédiaire désigne à la fois le dedans et le dehors : on y entre en principe par une porte mais la frontière peut aisément être enjambée. Le sol est en parquet et un animal à corne est placé au-dessus de l’entrée – emblème par excellence des cocus. Néanmoins, on trouve là aussi une brouette et des plans de choux.

L’enjeu ainsi souligné est celui de la propriété : cet espace qu’Arnolphe veut préserver de l’extérieur, du monde menaçant, chacun y pénètre en réalité sans aucune peine : Horace le rival blondin, Chrysalde l’intrusif et le notaire complètement fou. Dans ces conditions, à quoi servent la double-porte et le lourd trousseau de clés d’Arnolphe ? A rien, tout comme les précautions multiples qu’il prend à mesure que s’accroît le nombre de confidences d’Horace.

Pour autant, malgré cette porosité de l’extérieur vers l’intérieur, Agnès n’arrive pas à sortir de là sans l’aide d’Horace. Placée au cœur de toutes les attentions et de tous les soins, elle demeure donc là en prisonnière malgré les nombreuses failles qu’elle découvre une à une. Les barreaux et grillages à chaque fenêtre le disent, mais, de façon encore plus radicale dans le dernier acte, ses poignets sont violemment enchaînés.

Ces fers sont un des moyens pour le metteur en scène de laisser entrevoir le cauchemar dans lequel Arnolphe est pris et la façon dont son comportement tend dangereusement vers la folie. L’espace si parfaitement lisse se dégrade petit à petit : une chaise se casse, un col se défait et du sang surgit. Est-ce celui d’Agnès dépucelée la nuit de sa fuite avec Horace ou celui d’une bête dépecée ? Il revient à chacun de choisir. De la même façon, un nuage de fumée comme en suspens, des lumières pleinement suggestives et des sons de plus en plus fantasques entraînent dans l’univers dégénéré d’Arnolphe qui perd toute mesure et tout contrôle.

Patrick Paroux porte parfaitement bien ce rôle, avec une justesse à la hauteur de la scénographie qu’il habite. Son rire est de façon inattendue introduit dès la première scène, ce qui souligne le contraste avec ce qui va venir et marque le point de départ de sa descente aux enfers. Dans les scènes partagées avec Alain et Georgette, ils forment un trio capable de redonner sens à la moindre interjection de Molière et révèlent la riche gestuelle qu’implique son texte. Agnès est quant à elle d’une innocence impeccable. Son talent de comédienne en tant que personnage surgit au moment d’imiter la vieille dame qui lui recommande de revoir Horace, et son mal-être profond à la lecture des maximes du mariage sous la surveillance d’Arnolphe amène sur elle la compassion du spectateur.

L’ensemble est d’une justesse étonnante et réjouissante, qui témoigne d’une lecture très attentive du texte. La scénographie apparemment sobre du spectacle s’enrichit à chaque scène et la finesse de chaque ressort scénique est plus évidente à chaque instant. La pièce étant ainsi saisie dans toute sa complexité, le manichéisme est évacué et les sentiments du spectateur se trouvent confusément mêlés à l’égard de chacun des personnages.

Floriane Toussaint-Babeau

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Comments
One Response to “« L’ECOLE DES FEMMES » DE PHILIPPE ADRIEN AU THEÂTRE DE LA TEMPÊTE”
  1. Je viens d’aller voir la pièce montée par Philippe Adrien, et votre critique me semble très éclairante (notamment sur la question de l’espace ambivalent, à la fois oppressant et ouvert). J’ai beaucoup aimé le jeu des comédiens – mais j’ai, quant à moi, été un peu déçue par le jeu du comédien qui incarnait Horace : je l’ai trouvé un peu excessif. Le fait que le couple de paysans, Alain et Georgette, joue de façon burlesque, était bienvenu : ils devenaient presque effrayants à force de sottise, et on ne pouvait manquer de s’interroger sur les raisons qui pouvaient pousser Arnolphe à confier la jeune Agnès à un couple aussi peu rassurant…