LE NOUVEAU GALOP D’OPERA PAGAÏ A BORDEAUX

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LEBRUITDUOFF.COM / 1er octobre 2013.

BORDEAUX : Le nouveau galop de l’Opéra Pagaï / hors les murs du Carré des Jalles / Le Carré-Les Colonnes, scène conventionnée, du 17 au 20 et du 24 au 27 septembre / En partenariat avec l’Été Métropolitain / Communauté Urbaine de Bordeaux.

On connaissait, depuis l’antiquité, le dispositif théâtral princeps organisé autour d’une scène réservée au chœur et aux acteurs juchés sur des cothurnes alors que les spectateurs, eux, se groupaient sur des gradins semi-circulaires (cette forme d’amphithéâtre ayant d’ailleurs subie peu de métamorphoses depuis Ovide). On connaissait le théâtre de rue avec l’immersion des comédiens dans l’espace public où les spectateurs, séparés des artistes, les côtoyaient de près jusqu’à parfois être inclus dans leur jeu. Restait à explorer une nouvelle forme : celle qu’un collectif d’artistes bordelais (groupe à géométrie variable composé de huit à cinquante intervenants) a initié en partant à la conquête du territoire suburbain de Saint-Médard-En-Jalles, en terres girondines, pour faire de ses habitants les héros d’une histoire qu’ils vivent et construisent « à l’insu de leur plein gré ».

Pendant huit soirées de fin septembre, à raison de quatre départs par soir, des groupes de quarante personnes (carton plein) ont été invités, pour une durée de deux heures et demie émaillées de sensations fortes, à se chausser de leurs meilleures baskets afin de partir à l’aventure … sans d’ailleurs trop savoir laquelle !

En effet la dramaturgie élaborée par Opéra Pagaï pour détourner l’espace public de la banalité qui le recouvre afin d’en exalter l’essence, suppose que la frontière ténue entre la réalité et la fiction reste un fil invisible. D’emblée, munis de notre billet, sésame indispensable au fait d’être intronisés « spectateurs », nous traversons les travées familières de fauteuils tendus de velours rouge de la grande salle de spectacle pour aboutir … sur la scène du plateau gigantesque du Carré. Là, parmi les projecteurs et autre échafaud de praticables, un « animateur » nous rassemble pour annoncer que nous allons emprunter des vélos afin de rejoindre la troupe de comédiens qui nous attend, quelque part au-delà des frontières du théâtre. Les repères connus des habitués commencent à vaciller quand, par une maladresse fortuite, l’animateur se trompe de porte pour trouver la sortie …

Sur nos vélos nous voilà partis dans la nuit sur la piste cyclable qui cerne le territoire de Saint-Médard-En-Jalles. La température est très clémente, la nuit étoilée, et les lucioles bondissantes des phares de nos engins animent la végétation environnante et le mobilier urbain, en les faisant apparaître sous « un jour » nouveau. Jusque là, tout va bien …

Au bout d’une vingtaine de minutes, nous nous arrêtons dans un chemin creux. Téléphone collé à l’oreille, l’animateur semble alors manifester quelques signes d’inquiétude : le trajet indiqué sur le plan dont il dispose et qui lui avait été remis par le chef du plateau technique, en personne, ne semble pas correspondre avec la réalité du terrain. Heureusement, sortant de l’obscurité, deux promeneuses qui s’apprêtaient à rejoindre leurs ami(e)s pour partager un apéritif entre voisins proposent de les suivre afin que l’on puisse obtenir des informations fiables sur la direction à prendre, viatique pour gagner le fameux pont sur la Jalle où nous attendent les comédiens …

Abandonnant nos vélos, nous emboîtons donc leurs pas qui nous conduisent en quelques minutes à un auvent dressé sur une pelouse où, effectivement, a déjà débuté un apéro collectif. Invités de manière conviviale à partager vin et cacahuètes, nous sommes pris au milieu de conversations qui évoquent pêle-mêle le passé maraîcher du lieu – avant la construction du lotissement – et les propos de ceux qui attribuent aux Gitans les vols des derniers temps alors que d’autres constatent qu’ils sont bien contents de les trouver, eux, les Gitans, pour nettoyer les toits de leur pavillon ! C’est une ambiance plutôt franchouillarde qui règne, quoique ouverte à la pluralité des points de vue. Et finalement, c’est Kévin (qui désespère sa mère en refusant de mettre son casque lorsque, bruyamment, il enfourche sa « mob ») qui nous remettra sur le droit chemin forestier devant nous mener au lieu de rendez-vous … que nous rejoindrons à pied, nos vélos s’étant entre temps volatilisés !

Après la rencontre en pleine forêt d’un Diogène des temps modernes, lanterne à la main (sauf que, en l’occurrence, c’est nous qui cherchons des hommes …), Kévin rejoindra sa mob et sa mère (dans l’ordre), et nous, nous atterrirons dans un campement de Gitans, aussi vrai que dans la vraie vie … ou dans les films, allez savoir ! Assis en rond sur des bancs improvisés, à la lumière des flammes puissantes s’échappant de tonneaux transformés en foyers, entourés de caravanes où dort le petit dernier qui a la fièvre, nous sommes conviés à boire un café alors que les Gitans disent, non la bonne aventure, mais leur foi en leur vie faite de voyages et de croyances en Dieu, non pas celles d’un dieu agressif mais d’un créateur qui prône l’amour et le partage.

Puis nous reprenons le couvert des bois pour tomber, comme Augustin Meaulnes en son temps, sur une étrange fête nocturne donnée dans un lieu baigné par la Jalle qui y court. Le héros de cette fête, qui – après le vin blanc et le café qui nous ont déjà été offerts – nous permettra de goûter les bulles d’un breuvage pétillant à souhait, est le père qui arrose sa retraite. Entouré de sa fille qui va reprendre la main et assurer le relais, et de son fils, qui bien que s’étant fourvoyé à Toulouse comme agent immobilier est toujours le bienvenu, il va évoquer sa lutte incessante contre les dégâts causés à la Jalle (dont il connaît le moindre mètre du cours pour l’avoir récuré des années durant) par les pesticides et autres immondices déversés sans vergogne par les pollutions agricoles intensives et les déchets urbains. Mais l’énergie est là, toujours vivante, représentée par la jeunesse éclatante de sa fille. Que la fête commence ! Au rythme des anciens tubes à succès, le bal improvisé va balayer l’ombre qui plane sur l’avenir de la planète locale et ce ne sont pas les grillages de La Lyonnaise des Eaux qui vont endiguer ce flux de bonne humeur partagée!

Le vrombissement des tracteurs vient interrompre les flonflons de la fête et nous invite à monter dans les charrettes garnies de bottes de paille où nous nous hissons, tant bien que mal, grâce au secours d’échelles. Convoi improbable de deux tracteurs et de leur remorque, lancés à toute allure sur les chemins creux et les routes goudronnées de la campagne. Au terme de ce trajet cahoteux, on met pied à terre et en suivant un chemin borné par des torches enflammées, on arrive (enfin !) sous le pont où va avoir lieu la représentation annoncée.

Assis sur des contreforts en béton qui servent de gradins naturels, on attend silencieusement le début du spectacle. Mais de représentation, point … L’homme grenouille qui devait surgir de la Jalle, lassé d’attendre, est reparti, frigorifié ! Seules brillent une multitude de lumières qui éclairent la nuit de leur flamme vacillante.

Nous n’avons plus qu’à repartir … jusqu’à une exploitation maraîchère où l’on se fait « accueillir » par le fusil braqué du propriétaire qui en a assez de voir sa production pillée par les maraudeurs en tous genres. Explications données sur les raisons de notre présence ici, il deviendra beaucoup plus amène et nous fera même visiter ses serres où poussent, de manière naturelle, d’innombrables espèces de tomates, piments et autres légumes que n’auront jamais, ah non jamais, les moyennes et grandes surfaces, pieuvres tentaculaires soucieuses de leur chiffre d’affaires et qui étouffent impunément le petit exploitant ! Quant aux gendarmes, prévenus de la disparition du groupe – le nôtre – ils ne peuvent se déplacer, étant occupés ailleurs : le président de la Communauté Urbaine de Bordeaux, en personne, a lui-même disparu avec un autre groupe …

Heureusement – sinon cet article n’aurait pu voir le jour – que la belle-sœur de l’animateur, réapparu miraculeusement après avoir disparu dans un trou (noir), a accepté de venir nous chercher en bus, hors de ses heures de travail, pour nous reconduire vers le théâtre du Carré des Jalles. Tout se termine donc bien … En revanche, même si le spectacle auquel nous devions assister n’a finalement pas eu lieu, l’animateur a tenu à nous préciser que, malgré son intervention auprès de Sylvie Violan, la directrice de la structure, aucun remboursement ne serait effectué … Et les spectateurs d’applaudir à tout rompre cette annonce calamiteuse ! Comprenne qui pourra …

Depuis « L’Illusion Comique » de Pierre Corneille et « Six personnages en quête d’auteur » de Luigi Pirandello, on sait que le jeu des illusions est une donnée incontournable de l’idée baroque selon laquelle la vie est un théâtre. Mais que, « Far Ouest », cette pièce écrite avec minutie tout en livrant place à des improvisations, ce « théâtre de la réalité » porté par une quinzaine de comédiens et une autre quinzaine d’amateurs du cru, joue de manière aussi subtile de la frontière entre fiction et réalité, entretenant l’illusion que crée si bien le théâtre, est sans conteste une réussite superbement « bluffante ». Oserai-je avouer que, bien que « prévenu » de la personnalité de Cyril Jaubert, « metteur en scène, entremetteur, concepteur de joyeux bordels », je me suis (délicieusement) laissé prendre pendant un (long) moment … J’ai cru à l’histoire … et c’est, me semble-t-il, l’une des réussites de cette performance : nous faire croire que nous sommes des spectateurs d’un spectacle qui va avoir lieu alors qu’il se déroule sous nos yeux et qui plus est, avec nous comme figurants !

Pendant plus d’un an Opéra Pagaï, pour mettre au point cette nouvelle proposition (les précédentes : « Safari Intime » – anthropologie de l’animal humain dans son habitat naturel, la ville – et « 80°/° de réussite » – dispositif se proposant de faire revivre aux adultes l’excitation d’une rentrée des classes dans l’enceinte des écoles municipales) a sillonné l’espace semi-urbain et rural entre Saint-Médard et Blanquefort pour découvrir, de l’intérieur, la vraie vie des autochtones et de faire de cette réalité une fiction … à même de dévoiler à son tour le réel par un effet poétique « boomerang ». Ce travail d’artiste-ethnologue n’aurait pu avoir lieu sans « Les Laboratoires Artistiques du Territoire » et la Scène du Carré-Les Colonnes qui a passé commande de cette initiative originale s’il en est.

« Cinérama », leur prochaine production où le spectateur, casque sur les oreilles, vivra une fiction cinématographique dans un spectacle invisible pour les autres passants, devrait être proposée à Bordeaux en 2014. Soutenu par des opérateurs culturels – comme Le Carré-Les Colonnes mais aussi Le Grand T à Nantes ou encore Le Volcan au Havre – prêts à tenter des aventures un peu folles, Opéra Pagaï malaxe à l’envi espace public et goût d’une écriture exigeante pour renouer avec la quintessence du théâtre : l’Art Vivant.

Yves Kafka

article en partenariat avec INFERNO Magazine

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