AVIGNON OFF : POURQUOI ONT-ILS TUE JAURES ?

LE BRUIT DU OFF / 10 juillet 2014
Dominique_Ziegler

Avignon Off 2014 : Pourquoi ont-ils tué Jaurès ? / Dominique Ziegler / Chêne Noir du 5 au 27 juillet à 12h30.

On connaît la très belle chanson de Jacques Brel à qui ce titre est emprunté, ses notes résonnent toujours et encore en nous comme les échos vivants des opprimés dont Jaurès s’est fait le porte-parole et ce jusqu’à en mourir. Si la fresque historique mise en scène ici par Dominique Ziegler revêt la qualité, appréciable, de faire revivre cette haute figure d’un combat toujours d’actualité, elle manque peut-être un peu du souffle poétique transmis par le grand Jacques…

Dominique Ziegler fait œuvre sans nul doute de pédagogue en présentant sous forme de tableaux vivants l’itinéraire exemplaire de ce républicain philosophe, devenu tribun socialiste, dont la sincérité et l’ardeur de conviction restent des symboles, au point d’ailleurs de faire l’objet aujourd’hui de toutes les convoitises. Qui ne se souvient d’un petit président de droite osant dire qu’il était « l’héritier de Jaurès » ou encore de cet autre, de gauche celui-ci, qui à Carmaux, haut lieu des luttes minières du siècle passé, a récemment voulu mettre ses pas dans ceux du député du Tarn, non sans avoir soldé auparavant nombre des espoirs des travailleurs engagés dans les luttes actuelles ?

Cinq comédiens et comédiennes, autour de Frédéric Polier en Jean Jaurès criant de vérité, endossent indistinctement les habits des hommes politiques – aucune femme sous la Troisième République…- ceux des convaincus de tous bords et aussi ceux des politicards dont les motivations intéressées échappent à l’idéal qu’ils brandissent comme un drapeau dans lequel ils drapent leurs médiocres motivations (toutes ressemblances avec des situations présentes seraient tout sauf fortuit). Ce ballet mené à un rythme soutenu retrace ainsi les principaux épisodes qui précèdent le déclenchement de la grande boucherie de 14, guerre à laquelle s’était opposé de toutes ses forces le visionnaire moderne qu’était Jaurès ; ce qui a été pour beaucoup dans son assassinat commis par un exalté virussé par les idées patriotiques qui étaient légions. Il est mort sans nul doute pour avoir compris avant l’heure que les intérêts des prolétaires n’avaient pas de frontières à défendre et que le capitalisme mondialisé était le seul ennemi à combattre.

Cette Humanité à l’œuvre (émouvant d’assister en direct à la naissance du titre du quotidien créé par Jaurès pour servir de tribune à ses idées de justice sociale), ce verbe puissant et animé par une sincérité que personne aujourd’hui n’oserait contester, traverse le plateau pour témoigner de ce que fut l’engagement personnel de cet homme assassiné trois jours avant le déclenchement de la « boucherie héroïque » dont parle avec ironie Céline dans son Voyage au bout de la nuit.

Et pourtant même si ce grand homme, entré au Panthéon en 1924, est si (faussement) consensuel qu’il n’est pas inutile en ces temps troublés de vouloir rafraîchir notre mémoire collective (hélas très peu de public en-dessous d’un certain âge) afin de déjouer les tentatives éhontées de récupération dont il est l’objet, la forme adoptée d’un théâtre parfois par trop didactique (ce qui n’exclut pas l’humour de certaines « représentations » du politique) n’est pas sans soulever quelques réserves. Alors que la poésie de Brel nous transcende et nous immerge dans la révolte éclairée, cette représentation qui parle à notre intelligence nous dit peut-être trop pour que nous pensions nous-mêmes.

Yves Kafka.

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