RENDEZ-VOUS GARE DE L’EST : UN PUISSANT GUILLAUME VINCENT A LA CONDITION DES SOIES

rdv

LEBRUITDUOFF.COM / 11 juillet 2014.

AVIGNON OFF : Rendez-vous Gare de l’Est, de Guillaume Vincent, avec Emilie Incerti-Formentini, à la Condition des Soies, tous les jours à 14H25 jusqu’au 27 juillet.

Si en ce 10 juillet certaines salles peinent encore à remplir, d’autres à l’instar de la Condition des soies où est donnée la pièce de Guillaume Vincent Rendez-vous gare de l’est, jouent à guichet fermé. Une oeuvre forte, livrée à l’intérieur d’une ancienne rotonde où l’on conditionnait la soie.dans les traditions du XXeme siècle.

Guillaume Vincent, l’auteur et metteur en scène de ce monologue, s’est emparé d’une forme très réaliste quasi documentaire, à la Raymond Depardon. Avec cet opus tout droit sorti de sa machine à écrire, ce texte est d’une finesse et d’une justesse abouties, tout imbibé des crises existentielles que traverse une jeune femme. Sa logorrhée est faite de va-et-vient insensés, de bouts de phrases rafistolées, de sauts de la pensée et d’associations d’idées.

C’est par l’entremise d’Emilie Incerti Formentini, qu’il parvient à retranscrire une parole singulière qui reprend par bribes les fruits d’entretiens réguliers récoltés six mois durant, dans l’intimité de la conversation avec cette amie en proie à la dépression. Le dispositif théâtral est radicalement efficace : une femme assise sur une chaise, parle de soi et de son rapport au monde. Elle revient sur sa vie, son mari, son travail, ses états d’âme et ses allers-retours à l’hôpital psychiatrique de Saint-Anne. Elle saisit les mots, les dépose délicatement dans l’espace, ne ravale rien et rompt dés lors net avec la représentation, ou encore cette idée d’un récit donné et d’un sens déjà fixé.

A contrario, les mots cognent et sonnent un peu partout dans ce silo, ou la soie s’est faite flux d’énergie langagière. Il déborde, dégouline parfois de la bouche d’Emilie Incerti Formentini, c’est alors un partage joyeux par instant désolant, par d’autres drôlatique de l’expérience même de la dépression. Ce sont les effets et la prise des médicaments qui occupent une grande place dans sa vie, afin d’exorciser ses zones de détresse : « un Liticure 10 mg, un Effexor 5mg, trois lithiums -en fait des Téralithes LP 400 et de l’Hadhol, j’ai aussi de l’Abilify, je trouve que le mot est poétique ».

L’impression de voir une femme qui aurait développé une allergie compulsive et poétique à « un monde réellement allergène » jaillit, sans que pour autant ne dominent des accents sentimentalistes ou romantiques. La parole est brute, sans fausse pudeur et le travail sans relâche, au cœur de ces choses qui ont la possibilité sans cesse renouvelée de faire dévier la norme. Dès lors nous n’occupons pas la position de voyeurs, témoins d’une jeune femme qui ferait de sa cure un spectacle bourgeois pornographique. L’actrice est éblouissante d’intelligence scénique tout le long de la pièce, elle court-circuite subtilement les scrupules.

La puissance du texte et de sa mise en scène réside dans le fait que l’auteur ne cherche pas à instrumentaliser la maladie d’une femme ; et se faisant, l’on se trouve confronté à un processus de création singulier, où l’égalité entre un auteur et une femme se déploie dans toute sa mesure. D’ailleurs, l’auteur est là assis dans les gradins de bois, il dialogue un court instant chaque soir avec son personnage, avant de plonger dans la nuit des coulisses. Cette pièce produit de l’affect, il est essentiel et savoureux dans l’après coup de l’enchaîner. Car l’idée au sortir que le sens soit déjà fixé d’avance s’effondre, et celle que les œuvres comme les actions sont des signes déterminés aussi.

Quentin Margne

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Comments
One Response to “RENDEZ-VOUS GARE DE L’EST : UN PUISSANT GUILLAUME VINCENT A LA CONDITION DES SOIES”
  1. Buchman Henri dit :

    Nous sommes dans une sphère. Nous, le public, occupons la moitié de l’espace. Dans l’autre demi-sphère est assise une femme, tellement seule et autre, tellement semblable et proche en langage, en vérité. J’ai été subjugué par ce texte et cette comédienne.