AVIGNON OFF : INTEGRALE DE LA TRILOGIE « CHARLES GONZALES DEVIENT » PORTRAIT DE TROIS FEMMES AU BORD DU SUBLIME

LE BRUIT DU OFF / 13 juillet

trilogie
AVIGNON OFF : Intégrale de la trilogie « Charles Gonzalès devient » au théâtre des Halles jusqu’au 27 juillet à 21h.

Un homme, seul en scène : Charles Gonzalès, dont les traits taillés à la serpe et la stature plutôt athlétique évoquent plus au premier abord le fier-à-bras que la fragilité féminine. C’est pourtant lui qui, « à corps perdu », trois heures trente durant, sans faillir une seule seconde, va revêtir au propre comme au figuré les habits de trois femmes exceptionnelles pour, glissé tour à tour là où ça hurle dans leur tête, incarner leurs interrogations fulgurantes, leurs exigences de vérité créatrice et leurs indignations, et ce jusqu’à en mourir.

Transgressions donc en abyme puisque c’est une figure masculine « travestie » (terme impropre ici puisque Charles Gonzalès garde sa voix d’homme et ses postures d’homme) en femme qui va faire revivre les passions (à prendre au sens profane et religieux) transgressives s’il en est, de Camille Claudel, Thérèse d’Avila et Sarah Kane ; avec une telle abnégation que ce qui s’entend c’est l’humanité universelle de ces parcours hors du commun. Quant au fil rouge qui relie ces trois destins de femmes à haute valeur exemplaire, c’est leur drame, vécu pour avoir avant l’heure voulu vivre pleinement et sans concession aucune aux mâles dominants, leur existence vouée à la création, qu’elle soit artistique ou divine.

Au travers des fragments exhumés des textes écrits par ces artistes, que ce soit des extraits de leur correspondance, de leur journal intime ou encore de leur autobiographie, l’acteur, à la manière de l’Onnagata (acteur japonais), devient sous nos yeux les femmes qu’il interprète sans pour autant s’identifier à elles. De cette distanciation que n’aurait nullement reniée Brecht, se dégage un espace dont nous nous saisissons à notre tour pour créer notre propre récit de l’aliénation et de la libération à l’œuvre… ce qui est, en fin de compte, beaucoup plus « parlant » que ne l’aurait été une simple identification à une actrice se confondant avec ces trois destinées de femmes.

D’abord celle de Camille Claudel, la divine sculptrice de La Vague, élève et maîtresse d’Auguste Rodin qui, pour avoir « rivalisé » avec le maître va voir sa raison vaciller et subir trente ans d’enfermement dans l’asile d’aliénés de Montdevergues, à Montfavet près d’Avignon où elle trouvera la mort, abandonnée là non seulement par son ancien amant mais aussi par son frère, Paul (l’écrivain), et sa mère, insensible à ses appels désespérés. Ensuite celle de Thérèse d’Avila, cette amoureuse de la vie terrestre devenue mystique et écrivaine, consacrée première femme Docteur de l’Eglise, dont la vie fut un vrai roman en butte aux autorités des religieux.

Et enfin, peut-être la plus saisissante parce que la plus proche de nous, celle de Sarah Kane, notre contemporaine, jeune femme au génie littéraire combattif, torturée par les affres de la création, elle pour qui l’exigence de pureté sans concession l’avait amenée à pousser ce cri désespérément rageur : « Dieu va te faire foutre puisque tu me fais aimer quelqu’un qui n’existe pas », avant de se pendre avec ses lacets dans les toilettes de l’hôpital où elle se trouvait suite à des accès psychotiques; c’était le 20 février 1999, elle avait 28 ans.

C’est donc à une remarquable performance, tant physique qu’artistique, que Charles Gonzalès, artiste engagé, lui aussi, totalement au service de sa passion, le théâtre (qu’il partage peut-être aussi avec la passion des femmes, eu égard à la façon dont il les « interpelle ») convie le spectateur. Et, c’est si prenant, si exaltant – crescendo dans la (re)présentation, le dernier portrait constituant l’apothéose de ce triptyque – qu’au final, lorsque la lumière revient sur le plateau du (beau) Théâtre des Halles, on se prend à regretter que cela n’ait pas duré encore un peu, juste un peu plus, pour un supplément de plaisir…

Yves Kafka

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