AVIGNON OFF : « QUEL PETIT VELO… ? » AUX HAUTS PLATEAUX

LE BRUIT DU OFF : 13 juillet

Petit_Velo

AVIGNON OFF : « Quel petit vélo… ? » mis en scène par Jean-Jacques Mateu, aux Hauts Plateaux (Manutention), à 22h45 jusqu’au 27 juillet (relâche le 14).

Si le titre du texte de Georges Pérec a perdu ici dans la (très efficace) mise en scène proposée par Jean-Jacques Mateu « son guidon chromé au fond de la cour », la représentation de l’époque dépeinte par l’auteur de La Vie mode d’Emploi n’a en rien, elle, perdu de son éclat.

Les trois jeunes comédiens, débordant d’une énergie communicative (d’emblée les spectateurs sont conquis, comme en témoignent les rires en chaîne … de vélo), « s’engagent » totalement dans ce texte déjanté (comment pourrait-il en être autrement quand il est question d’un …etc.) qui nous narre les mille vicissitudes d’une bande de joyeux loustics, tous en âge d’être appelés sous le soleil éclatant d’Algérie, où, au lieu de s’éclater à Montparnasse avec la fille qu’ils ont dans la peau, ils sont invités à se la faire trouer, leur peau (Oulipo qui mal y pense) en tirant sur de pauvres bougres qu’ils ne connaissent ni d’Eve ni dedans.

A un rythme de mitraillette qui rien ne vient enrayer, les protagonistes de cette épopée sur place prônent la désobéissance bricolée pour échapper à la boucherie organisée. De cette saga épique hautement drolatique, et un peu tragique, émergent deux figures. Celle de Karatruc ou Karachose ou Karamachin, enfin peu importe, c’est lui le malchanceux qui malgré tous les plans de bras cassés (sic) imaginés par ses branquignoles de copains ira hélas compléter « la liste de ceux qui iront nourrir de leur sang ces nobles collines d’Afrique dont notre histoire glorieuse a fait des terres françaises ». Et celle de Pollack Henri, maréchal des logis le jour, et pote de ses potes à lui qu’il rejoint le soir sur son petit vélomoteur à guidon chromé.

Ce flot de jeux de mots qui fusent à la vitesse de l’éclair, ces saillies verbales qui nous cloueraient le bec si ce n’était les rires qui s’en échappent, ces écholalies incessantes et les jeux délirants réglés comme du papier à musique des comédiens, créent des effets indéniablement euphorisants qui n’occultent pas pour autant un sujet plus grave : le sort de ceux qui ont eu vingt ans au moment des « événements » d’Algérie. En effet, les exercices de style chez Pérec, si littéraires et ludiques soient-ils, sont toujours au service d’une vision historico-personnelle (Cf. « Les Choses : une histoire des années 60 », roman sociologique pour lequel il a obtenu le prix Renaudot). Pour lui – on pense à « La Disparition », son roman écrit sans la lettre « e », à entendre « eux », ses parents disparus, son père mort sur le front et sa mère à Auschwitz – seuls les mots permettent de « panser » les blessures.

Subversion du langage qui recouvre donc en filigrane, au-delà du côté jubilatoire de cette interprétation « carrément » menée à un rythme déchaîné par ce trio mis impeccablement en scène, une vision sans concession (si ce n’est celle qui attend au cimetière Karamachin) de la toxicité des guerres coloniales. Humour corrosif qui nous met pendant plus d’une heure, pour notre plus grand plaisir, la tête dans le guidon et ce grâce à cette belle équipe qui a, elle, à coup sûr, un petit vélo dans la tête !

Yves Kafka

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Comments
One Response to “AVIGNON OFF : « QUEL PETIT VELO… ? » AUX HAUTS PLATEAUX”
  1. Marion dit :

    Je confirme Magnifique découverte que ce spectacle ! Une belle équipe joyeuse, talentueuse !
    Sensationnelle, mon premier coup de foudre Avignon 2014