« LETTRE D’UNE INCONNUE » : MINIMALISTE ET BOULEVERSANT

LETTRE D'UNE INCONNUE (C.Lidon 2011)

LEBRUITDUOFF.COM / 19 juillet 2014.
AVIGNON OFF : Lettre d’une inconnue / Stefan Zweig / mes Christophe Lidon / au Chien qui fume du 5 au 27 juillet à 11h.

Toute la puissance suggestive de l’œuvre de l’écrivain autrichien, membre éminent de la fine fleur de l’intelligentsia juive viennoise, ami de Sigmund Freud, d’Arthur Schnitzler, de Romain Rolland, de Richard Strauss ou encore d’Émile Verhaeren, se retrouve intacte dans l’adaptation pour le théâtre proposée ici par Michael Stampe. Quant à Christophe Lidon, sa mise en scène très dépouillée (seules quelques petites loupiotes sur un plateau vide), faite d’ombres et de lumières, éclaire au mieux le jeu tout en subtilité des deux acteurs – Frédéric Andrau, en écrivain volage et Sarah Biasini, en amoureuse transcendante – remarquables eux aussi de sincérité distanciée.

Si le mot passion a un sens, il le trouve là dans l’amour inconditionnel et jamais avoué de cette jeune femme qui avant de se donner la mort écrit une longue lettre à celui pour qui elle a brûlé sa vie. Elle était une toute jeune fille de treize ans à peine quand un écrivain est venu s’installer, à Vienne, dans l’appartement voisin de celui où elle habitait avec sa mère, veuve. D’emblée séduite par le raffinement des objets (livres à reliure à l’or fin, statues hindoues, peintures italiennes…) du nouvel arrivant, elle allait l’épier des années durant sans révéler la passion ravageuse qu’il lui inspirait. Les circonstances feront qu’à deux reprises, elle passera incognito une nuit avec celui qu’elle n’a jamais cessé d’aimer sans le lui dire. Enceinte de lui, elle élèvera seule l’enfant (le double de l’aimé) mais lorsque ce dernier mourra, emporté par une grippe, elle ne pourra survivre à cette double disparition. D’où la lettre qui parviendra à son destinataire lorsqu’elle ne sera plus de ce monde…

La subtilité de Michael Stampe et de Christophe Lidon est de mettre ensemble sur le plateau les deux « amants » qui ne se sont jamais rencontrés jusqu’alors puisque, les deux ou trois nuits passées ensemble, l’ont été sans que l’écrivain « reconnaisse » qui elle était. Ce dialogue au-delà du miroir, entre celle qui ne fait plus partie de ce monde mais qui a gardé toute la beauté sensuelle de l’amoureuse éperdue, et celui qui a passé sa vie à collectionner les conquêtes amoureuses dans un ballet étourdissant, est saisissant de vérité sur ce qu’aimer veut dire. A chacun sa vérité dans ce domaine où la raison est la dernière à être convoquée.

Irradié par la pureté de la passion dépeinte par Stefan Zweig qui lui aussi, en d’autres circonstances, a choisi de se donner la mort quand la vie ne lui semblait plus digne d’être vécue, et conquis par la représentation qui en est ici donnée, le spectateur devient lui aussi, et quand bien même devrait-il à son tour en payer le prix, envieux de ce qui s’est joué là, d’essentiel.

Yves Kafka

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