FESTIVAL D’AVIGNON : « MAI, JUIN, JUILLET »… L’HISTOIRE EN HERITAGE

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68e FESTIVAL D’AVIGNON. « Mai, Juin, Juillet » de Denis Guénoun – Mise en scène : Christian Schiaretti / Opéra du Grand Avignon / du 14 au 19 juillet 2014.

Ce titre évoque la renaissance du printemps, le réveil de la nature, la chaleur et la récolte des premiers fruits. C’est aussi, en cette année charnière de 1968, l’explosion des consciences, le jaillissement des idées, le moment venu où la larve devient papillon.

La pièce de Denis Guénoun est une grande fresque de ces quelques semaines si particulières, axée sur les évènements de Mai 68 mais surtout sur l’évolution nécessaire du théâtre, sa place dans la Société et sur le Festival d’Avignon de cette année-là. Elle s’articule autour d’une correspondance imaginaire entre Jean Vilar et Jean-Louis Barrault interprétés respectivement par Robin Renucci et Marcel Bozonnet.

Le mois de mai est saisissant. Pour qui a vécu les amphis étudiants de l’époque, c’est un choc. On vit intensément l’occupation de l’Odéon représenté sur scène comme un théâtre dans le théâtre. Des groupes d’étudiants surgissent des loges latérales de la scène et hurlent avec fureur des slogans péremptoires. Des orateurs improvisés annoncent la grève illimitée dans les usines, la classe ouvrière rejoint les étudiants, un rouquin anarchiste harangue la foule. Le ton est donné. La querelle entre les militants communistes et syndicaux et les révolutionnaires de tous poils, trotskystes, maoïstes, lambertistes, anarchistes, ne fait que commencer.

Jean-Louis Barrault cherche à entamer le dialogue. Il accueille ces étudiants avec sympathie, parle d’art, de poésie, de théâtre, mais personne ne l’écoute. Le théâtre bourgeois est aboli. Le théâtre est le peuple, il est dans la rue. On ne s’écoute pas, chacun vit son rêve sur fond d’intolérance.

Puis un violoncelliste vient faire chanter son instrument dans un beau moment de poésie qui semble réconcilier tout le monde. L’Odéon se vide doucement, comme dans un rêve. Ces révolutionnaires ont un cœur…

En quelques jours apparaît alors partout un besoin impérieux, viscéral, de tout changer, de faire émerger des idées nouvelles en sommeil et refoulées jusque là. Une longue scène nous emmène au sein du théâtre de Roger Planchon, à Villeurbanne, où se rencontrent à partir du 21 mai les directeurs de théâtres et de maisons de la culture pour refonder le théâtre. Comme la société, le théâtre doit changer. Le débat est riche, approfondi, il dure, tourne un peu en rond, mais il est fécond et reste d’actualité aujourd’hui plus que jamais. Vilar, sollicité, ne vient pas.

Au mois de juin, la fièvre retombe, le mouvement s’essouffle, les élections législatives ancrent résolument la France à droite. Mais les choses ont changé, les idées font leur chemin, rien ne sera plus comme avant.

Le mois de juillet voit s’ouvrir un Festival d’Avignon particulier. Jean Vilar souhaite poursuivre le débat, faire vivre ce foisonnement d’idées encore dans toutes les têtes. Loin de cet esprit d’ouverture et de dialogue, ce sont les révolutionnaires les plus radicaux qui accaparent le Festival. La troupe américaine du Living Theatre, provocatrice et iconoclaste, ainsi que l’interdiction de la pièce d’un jeune metteur en scène, Gérard Gélas qui n’est pas nommé, mettent le feu aux poudres.

On rencontre Vilar, errant la nuit dans les rues d’Avignon, dans un dialogue émouvant et sincère avec une jeune fille. On le voit au petit matin tenter un dialogue impossible avec des révolutionnaires pour qui le passé n’existe pas et pour qui le futur n’a pas une grande importance. Il est à deux doigts du lynchage au Cloître des Carmes lorsqu’il tente de maîtriser une foule délirante et dangereuse venue voir les américains. Il prend enfin du recul dans la chambre d’une clinique et confie ses réflexions et ses états d’âme dans une magnifique correspondance avec Barrault.

Dans les outrances de ce mois de juillet Vilar est contesté, vilipendé, épuisé, fragilisé, mais il va de l’avant. Il reste profondément humain, tolérant, réaliste et ferme dans ses convictions. Comment a-t-on pu ainsi ne pas l’entendre, lui qui avait tant de choses à dire, l’assimiler à Salazar dans un triste slogan scandé cet été là ?

Le spectacle est régulièrement entrecoupé d’intermèdes récréatifs bienvenus. Des comédiennes, se présentant comme l’auteur et le metteur en scène de la pièce, interviennent régulièrement en complet décalage avec le texte et avec beaucoup d’humour, soit pour commenter une scène dans le rôle d’un coryphée, soit pour apporter une observation ou une critique sur le spectacle. A la remarque « ça ne s’est pas passé ainsi », l’auteur rétorque : « la cohérence l’emporte sur l’exactitude… ». Le texte repose sur ce principe de base, il est imaginaire mais cohérent et crédible à l’instar d’un bon roman historique.

Des scènes ironiques, parfois désopilantes, évoquent les évènements politiques du moment, le dialogue entre le général et ses ministres, la disparition du Général suivie de sa reprise en main des évènements, son goût mesuré pour le théâtre. Il aime bien Claudel… bien qu’il ne comprenne pas tout. L’envolée lyrique de Malraux qui tente d’expliquer à un Général perplexe l’importance et l’intemporalité de l’Art et de la Culture dans toutes les civilisations est épique. C’est du Malraux authentique !

Un intermède plein de poésie invite sur scène, dans une représentation allégorique, la Poésie et la Révolution à se rencontrer. Ce dialogue est un moment fort et riche de sens. La Révolution est fille de la Poésie mais elles ne se rencontrent que rarement. L’une vient quand l’autre s’en va. La révolution, lasse de ses échecs, est condamnée à se morceler. En épilogue, Vilar déclame une longue lettre et admirable lettre à Barrault, comme une tentative de synthèse sur la nature et le devenir de leur Art.

Robin Renucci et Marcel Bozonnet campent un Vilar et un Barrault plus vrais que nature. L’un soutenu par la Gauche, athée et progressiste, l’autre plutôt soutenu par le Pouvoir mais attaché à sa liberté. L’un plutôt attiré par les planches et le noir de la scène, l’autre par la flamboyance et le lyrisme. « L’un est plutôt crayonneur, l’autre plutôt coloriste ».

En dehors de son aspect narratif et documentaire qui reste très marginal, cette pièce est une fresque, une fine analyse sur ce qu’est le théâtre dans la société, ses finalités, ses raisons d’être. Le texte, malgré certaines longueurs, est riche. Il se déverse avec fluidité en développant des argumentations contradictoires mais pertinentes, en stimulant notre réflexion, en fortifiant notre pensée. L’esprit de Mai 68 dans ce qu’il avait de créatif est bien là.

Christian Schiaretti nous propose ici une mise en scène et des décors qui rendent successivement les atmosphères très variées de la pièce : les mouvements de foule, impressionnants par la présence de cinquante personnes sur scène, les moments intimes de réflexion et de doute, les parodies politiques et les moments de poésie.

A travers les épisodes et les personnages emblématiques de cette époque, Denis Guénoun nous livre là, dans une magnifique épopée, une profonde réflexion sur le théâtre à méditer.

Jean-Louis Blanc

article publié sur INFERNO MAGAZINE le 19 juillet.

Photo C. Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

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