« LA PEUR », AU PETIT LOUVRE, UN THRILLER QUI INVERSE LES CODES DU GENRE

Elodie_Menant

LEBRUITDUOFF.COM / 20 juillet 2014.
AVIGNON OFF : « La Peur » d’après Stefan Zweig / Elodie Menant / Petit Louvre du 5 au 27 juillet à 16h40.

La peur, cette hydre grouillante aux multiples têtes qui se régénèrent en se multipliant dès que l’on entreprend de vouloir l’éradiquer, est au centre de cette nouvelle de Stefan Zweig, maître en l’art de peindre les tourments humains. Contemporain de Freud, ce Viennois du début du siècle dernier (La Peur fut écrite en 1910), savait combien la culpabilité à l’œuvre distille goutte à goutte son venin pour gangréner la vie de celui, ou de celle en l’occurrence, qui l’abrite dans les replis de son être en souffrance. La mise en scène d’Elodie Menant, qui emprunte là à Hitchcock son art du suspense, plonge le spectateur dans le maelstrom de ses propres conflits internes jusqu’à un dénouement, lui-même aux limites de la perversité « bienveillante ».

Irène, jeune et jolie femme bourgeoise du début du XXème aurait tout pour être heureuse (n’a-t-elle pas entre ses mains toute la parfaite panoplie de la ménagère comblée : un mari certes très occupé par sa profession d’avocat mais aimant, deux enfants que l’on devine beaux comme il convient à la classe aisée qui a de quoi les bien nourrir et les bien habiller, une servante dévouée, et une belle maison ?), si ce n’était cet imperceptible manque à vivre, ce malaise diffus de se sentir une fois pour toutes, installée dans une existence dorée qui lui échappe. Alors, un beau pianiste, rencontré lors d’un concert où elle s’est rendue seule, excite son désir d’exister en dehors de la cage familiale où son existence se déroule jusqu’ici sans heurt. Il va devenir son amant qu’elle verra dans le plus grand secret ; sauf qu’elle, elle sait qu’il existe…

Les ferments de la culpabilité sont là tapis dans l’ombre. Et, il suffira que celle qui se présente comme l’ex-maîtresse du musicien vienne lui soutirer de l’argent en échange de son silence, pour que flambe en elle le démon qui va implacablement la ronger de l’intérieur. Incapable d’avouer sa « faute » à son mari, qui pourtant insiste du côté du pardon rédempteur en lui contant les cas qu’il a à plaider (« se reconnaître coupable s’est déjà être libre »), elle sombre dans les affres déchirants de l’angoisse que sa « faute » soit découverte, d’autant plus que « la maitresse-chanteuse » se fait de plus en plus insistante. Cette descente aux enfers, orchestrée impeccablement, est rendue par un dispositif scénique qui met le spectateur dans la position du voyeur de Fenêtre sur cour.

La chute, imprévisible, et qu’on ne révélera pas ici, n’est une rédemption qu’en apparence : il est des pardons plus brûlants que les feux de Lucifer. Thriller, bien ficelé et qui inverse les codes du genre : la victime n’étant pas l’innocente mais la coupable, sauf que le bourreau en l’innocentant devient rétrospectivement le coupable de ses tourments…

Yves Kafka

Advertisements

Les commentaires sont fermés.