« VINGT QUATRE HEURES DE LA VIE D’UNE FEMME » : C’EST STEFAN ZWEIG QU’ON ASSASSINE !

Stefan Zweig

AVIGNON OFF : « Vingt-Quatre heures de la vie d’une femme » / Stefan Zweig / Joseph Morana / Théâtre des Barriques du 6 au 26 les jours pairs à 16h.

S’il existait un délit pour « texte maltraité », il aurait quelque chance ici de trouver sa qualification. La Compagnie parisienne Sissia Buggy excelle dans le massacre de cette œuvre à la poésie raffinée de Stefan Zweig qu’elle transforme sans vergogne en mélo de boulevard grotesque et d’une vulgarité que seule égale la laideur des décors et des costumes (que l’on veut « d’époque » au travers des tentures rosasses au velours fatigué et aux robes défraîchies sorties d’une malle de carnaval). Quant au jeu des quatre en scène prétendant au nom d’acteurs et actrices, il ne dépare pas, s’inscrivant en parfaite harmonie avec la médiocrité (euphémisme visant à ménager les susceptibilités liées aux égos) de l’ensemble. Le tout étant servi dans l’écrin qui correspond au produit fourni : un garage, rebaptisé pour l’occasion « Salle Rouge », où, après avoir pris leur billet à un guichet (tarif plein 20€, tout de même…) les spectateurs sont conduits, au fond d’une étroite impasse devant une porte métallique de service.

Exit la grâce sensible et la poésie infinie qui s’exhalaient de la nouvelle écrite en 1927, dans laquelle une dame anglaise très digne, à la faveur d’un événement « scandaleux » survenu dans une pension de la Riviera réunissant une clientèle aristocratique, confiait au narrateur une journée très particulière qui avait marqué à jamais son existence. En effet, quelque vingt années auparavant, émue par la situation d’un jeune homme qui se perdait au jeu, elle avait éprouvé pour lui une passion fulgurante. Stefan Zweig, maître dans l’art de dépeindre les exaltations et tourments de l’âme humaine, avait tiré de cet argument romanesque des pages à l’écriture si belle qu’elles sont inscrites au patrimoine de la littérature.

Là, tout n’est que tape à l’œil et laideur, fautes de goût, éclats de voix et vulgarité. La sensualité subtilement distillée par le romancier laisse place à des étreintes tout droit sorties d’un magazine people du type « Voici ». Les cris braillards du pauvre jeune homme soumis à la passion du jeu le disputent aux minauderies risibles d’une midinette sur le retour. Le narrateur déclame avec une superbe, grandiloquente s’il en est, qui le rend grand-guignolesque, étant dans ce registre, malgré son costume immaculé, plus Auguste que Clown blanc. Rien ne sonne juste, on assiste à un déni de représentation qui défigure au vitriol l’œuvre de départ.

Rien ne peut être sauvé (même pas le dossier de presse qui attribue à la photo de Sissia Buggy la biographie de Joseph Morana !) dans ce produit à ne surtout pas consommer, son délai de péremption étant de beaucoup dépassé. C’est tout sauf du théâtre… Et on frémit d’horreur en pensant que la même compagnie récidive, les jours impairs, en donnant « Le Joueur d’échecs ». Qu’a bien pu faire Stefan Zweig pour mériter un tel acharnement ? Au spectateur cependant revient le privilège (que l’auteur lui n’a pas…) de s’éviter la double peine en fuyant cette voie de « garage ».

Yves Kafka

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Comments
One Response to “« VINGT QUATRE HEURES DE LA VIE D’UNE FEMME » : C’EST STEFAN ZWEIG QU’ON ASSASSINE !”
  1. arnaud dit :

    Pas du tout d’accord avec cette très sévère critique : j’ai vu cette pièce l’année dernière avec beaucoup de plaisir et d’émotion ; nulle « vulgarité », nul « tape à l’oeil », pas de grandiloquence, au contraire, j’ ai trouvé beaucoup de finesse dans l’interprétation des acteurs.  » On frémit d’horreur  » !!!! quelle dureté injustifiée ! tout cela est terriblement excessif et subjectif. Hélas !
    Je recommande cette pièce absolument.