AVIGNON OFF : FOCUS SUR LES HIVERNALES

LE BRUIT DU OFF / 22 juillet

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AVIGNON OFF : Focus sur les Hivernales

Voilà un nom bien étrange pour un lieu à part ! Le Centre de Développement Chorégraphique des Hivernales programme, sous 40° à l’ombre, uniquement de la danse au beau milieu de la capitale du théâtre… Aujourd’hui dirigé par Emmanuel Serafini, le lieu est dédié à la recherche chorégraphique, selon un cahier des charges très précis et dicté par le ministère de la Culture. La programmation se veut ouverte à toutes les facettes de la danse d’aujourd’hui, du langage classique au hip-hop commercial, des écritures mixtes à la performance.

Le plateau des Hivernales est l’un des meilleurs du Off, tant par ses proportions que par son équipement, et pour ce qui est de la salle, c’est un peu brut, industriel, mais ça correspond très bien à l’esthétique des spectacles présentés. Retour critique sur la programmation 2014 :

– 10h : « Siwa la persistance rétinienne d’un Eden fantasmé » – Chorégraphie de Michel Kéléménis

Siwa, c’est le nom d’une oasis. Sur scène, quatre verres d’eau. Un danseur remplit les verres et se remplit lui-même, directement à la bouteille. Il sera bien question de cela: se nourrir des autres, du geste, de l’émotion. Puis ses mains viennent se placer dans un sillon de lumière. Ses mains viennent réfléchir la lumière sur son visage. Le corps du danseur, par son énergie propre et personnelle, vient poser la pensée sur le visage.

Toute la pièce est une savante alternance entre la pensée, l’idée, le massage et la qualité du mouvement, l’esthétique et la beauté du geste. Tour à tour drôle ou âpre, sans malheureusement éviter une certaine sensiblerie, la chorégraphie vise très juste dans la mise en place des portés. Ceux-ci s’inscrivent dans une belle tradition française, tout en y apportant une touche très personnelle, à l’image de la musique qui mêle le quatuor à cordes de Debussy et une création originale d’Yves Charis, lui aussi pour quatuor à cordes.

Si les quatre danseurs sont excellents, si trois d’entre eux ont en plus de la technique une vraie qualité émotionnelle, Samuel Delvaux prend en charge les passages les plus rudes de la chorégraphie avec force et intensité.

« Nous sommes magnifiquement reçus, que ce soit par le personnel administratif ou technique. Par rapport à la nature du spectacle que nous présentons, c’est très précieux : l’engagement physique est particulièrement important. À 10h du matin, il est important que les danseurs se sentent dans une quiétude certaine, » nous explique Michel Kéléménis.

« S’il y a un rôle à la danse, c’est d’exprimer le monde à partir de langages qui ne seraient pas parlés. Il y a une forme de reconnaissance, d’empathie qui se fera à l’image du corps et des expressions. Quel serait-ce minima quant à l’idée même d’humanité ? Mon décor, c’est bien un soleil qui se lève pour éclairer le monde : cette idée de communauté passe par le désir, fut-il idéalisé, d’une harmonie. Or pour se fédérer, il faut passer par la friction, c’est un balancé entre l’harmonie et la dissonance.

Même si l’écriture est riche et complexe, j’essaie de travailler sur la notion de variabilité du vivant (je t’aime, mais je te mange), la vie est cruelle par définition. Il y a donc des choses qui se lisent violentes. Mais l’œuvre, si elle cherche à représenter le monde, n’en montre qu’une minorité, masculine et homosexuelle. Peut-être que la lutte contre l’homophobie passerait mieux par le mélange, par la parité (de l’administration à l’artistique en passant par la technique, ce spectacle a été fait exclusivement par des hommes…) par l’ouverture aux autres ? Le repli sur soi, l’ethnocentrisme, la gentrification ne sont pas des messages d’ouverture et de générosité.

http://www.kelemenis.fr/spip.php?rubrique461

– 12h : « Zoll » – Chorégraphie de Christian Ubl

Sous le titre « Zoll » (douane en Allemand) se cache une double proposition : tout d’abord le solo « I’m from Austria, like Wolfi ! », puis les deux premiers des trois mouvements de « Shake it ou »t, pièce pour cinq danseurs. Si les deux spectacles s’opposent (un solo, travaillant l’intimité et une pièce de groupe, se posant la question du vivre ensemble), il se crée un écho entre les questionnements développés comme dans les images créées. Bien plus qu’une juxtaposition de pièces, il s’agit bien d’une nouvelle œuvre, autonome et riche.

« Même si la pièce n’est pas présentée dans son entièreté, le festival se passe très bien pour nous », explique Christian Ubl. « J’étais assez sceptique sur le fait de regrouper les deux spectacles. J’appréhendais un peu et finalement, cela marche très bien sans pour autant effacer une certaine frustration de ne pas pouvoir présenter l’intégralité du travail. Ceci dit, c’est la première fois que je fais Avignon. On n’est pas dans la même urgence que beaucoup d’autres compagnies, on n’a pas à tracter, Les Hivernales font tout ce travail. » Bien plus qu’un avant-goût, la proposition met en appétit pour la suite. Dans les deux parties (le solo comme la pièce de groupe) Christian Ubl réussit ce tour de force, très rare, d’allier à la fois une véritable écriture chorégraphique, une danse corporelle très investie et un projet politique cohérent et réfléchi. Il crée des images fortes, à grand renfort de symboles plus ou moins évidents. Les images proposées sont très claires et en même temps suffisamment complexes pour permettre au spectateur de rêver sa vision de l’Europe.

C’est une belle représentation de l’exaltation des corps, ainsi qu’une belle représentation corporelle de l’idée de culturalisme. À la fois brute et drôle, la danse dézingue l’image lisse et merveilleuse que l’on peut se faire de l’Autriche ou du rêve Européen, tout en évitant de tomber dans le discours démagogique ou populiste. On comprend très bien où ça va, ce que ça raconte, mais la pièce ne nous impose rien et ne véhicule aucun message, si ce n’est celui de la complexité. La puissance du geste (un bras tendu, une main sur le cœur, un pas rythmé) nous renvoie à notre image de la nation, de l’autorité, du collectif. « Zoll » pourrait être, en ce début de XXIe siècle, la réussite implacable de l’ironie : un hymne joyeux à la difficulté de se sentir ensemble dans une Europe dévastée et en crise.

On saluera la performance de Joachim Lorca qui ne mâche ni ses gestes ni les drapeaux. Il finit en sueur, qui ce jour-là a créé un cœur sur sa chemise, le même que celui représenté sur certains drapeaux du spectacle. Une pièce nécessaire, évidente et puissante, certainement la proposition chorégraphique la plus riche de ce festival Off.

– 13h45 : « Us-Band » – Chorégraphie de Samuel Mathieu

Pièce créée il y a dix ans, « Us-Band » réunit sur scène quatre hommes pour interroger la question du masculin. Nombre de pièces, construites pour, par et avec des hommes aiment à inspecter la question de la virilité au XXIe siècle (on pense à la proposition de Ramalingom, d’El Meddeb, de Rizzo…) et proposent cette réflexion à un public que l’on sait principalement féminin…

Dans une création lumière inhabituelle d’Olivier Balagna, où les points lumineux circulent avec discrétion mais radicalité, se crée toute une série de jeux de dominations, d’attirances/répulsions, de rapports de force, d’empêchements, de violences où l’homme se pose comme un être martial en constante rivalité face à son homologue. Dans toutes ces parties d’exaltation de la mâlitude, le danseur Lionel Bègue réussit à porter la violence larvée à son paroxysme à la fois par un engagement physique extrême, mais aussi par un interprétation fine, plus vicieuse que brutale.

Heureusement, le chorégraphe et ses interprètes inspectent aussi le rapport au sensible, à l’amitié, à la fratrie. Tout, à ce moment-là, passe par le rire, la légèreté, le chuchotement. C’est dans le rapport complice et par l’exclusion temporaire du public que se concrétise le lien sensible entre les danseurs, entre les hommes. Bien que la pièce inspecte les liens communs dans la différence (différence de corporalité, d’énergie, de masculinité…) on pourra regretter que les passages d’ensembles ne soient pas plus synergiques : un bras tendu chez l’un ne donnera pas un geste aussi large chez l’autre, un jeté ne sera pas aussi puissant d’un corps à l’autre et l’on passe légèrement à côté du travail de chant.

En revanche, là où le spectacle fonctionne le mieux, c’est bien dans le rapport à la séduction. Une fois de plus, Lionel Bègue porte avec maestria toutes les pulsions sexuelles et physiques de l’Homme vu comme incarnation charnelle. Dans le rapport à la peau, au corps-viande, au phallique tout jouissant, il se fait l’interprète parfait de la proposition chorégraphique. Un spectacle qui réussit à nous capter plus par la qualité de ses interprètes et l’intelligence de l’exécution que par la complexité du propos.

– 15h45 : « Dorothy » – Chorégraphie d’Anthony Egéa

L’idée est bonne, le risque mesuré et les images fortes, mais malheureusement, l’essai ne se transforme pas. Proposer une réécriture du Magicien d’Oz en danse contemporaine mâtinée de langage hip-hop était une idée très charmante (et commerciale). Malheureusement, la chorégraphie patine et, sorti de la scénographie très esthétique, le propos reste morne, la danse répétitive et l’émotion bloquée.

– 17h30 : « Cube » – Chorégraphie de Kanga Valls

C’est à Avignon qu’a été inventé le premier logiciel au monde de surtitrage : Torticoli. C’était en 1996 et il est incompréhensible qu’en 2014 tous les théâtres n’en soient pas encore tous équipés (un vidéoprojecteur, un ordinateur et un logiciel). Le spectacle en souffre, car toute la chorégraphie est fondée sur une série de poèmes d’Ulises Panigua. Le fait de les laisser dans leur langue originale est d’autant plus fort qu’ils sont en espagnol et que la troupe est catalane. Le sens, déjà si tenu, se perd encore plus.

L’interprétation en voix off du poème est à l’image de la chorégraphie : plate et lisse comme une publicité télévisuelle. Alors oui, c’est très bien dansé, c’est beau, les isolations sont parfaites et tous les danseurs maîtrisent le « locking » à la perfection. Mais le divertissement à tout va, aussi bien maîtrisé soit-il, ne fait pas œuvre artistique. Tout au long, il y a la volonté de jouer avec les codes connus, de nous rassurer avec un imaginaire très normé. Kanga Valls fait partie de cette génération de danseurs embourgeoisés qui aujourd’hui créent une danse dont le corps ne se rebelle de rien, et même asservit au rythme de la musique. Ce hip-hop, lieu historique de contestation par le corps de la domination sociale devient, quand il est pris en charge par des bourgeois, la meilleure publicité de l’asservissement.

– 19h30 : « Sillons » – Chorégraphie de Brahim Bouchelaghem

Qu’on se rassure, ce ne sera pas le cas avec le Cie Zahrbat. Le précédent spectacle de la compagnie, « What did you say ? » avait déjà beaucoup fait parler de lui lors du précédent opus du festival d’hiver. À la fois la jonction parfaite entre le mouvement hip-hop brut, la danse de facture contemporaine, le chorégraphe réussit à créer un spectacle très technique, au service d’une pensée intense qui procure une émotion vive.

La pièce est pleine d’une violence sourde assez inhabituelle dans le hip-hop. Il faut être franchement sûr de son hip-hop pour danser dans le silence. Ou alors, être franchement sûr de ses doutes. Une grande partie de la pièce est très écrite, l’improvisation n’a que peu de places. Les six interprètes de la pièce, dont Brahim Bouchelaghem, forment un émouvant camaïeu d’origines, qui se mêlent, se lient, s’interposent pour former un ensemble net et cohérent. Car c’est ce qui ressort le plus de « Sillons » : l’utilisation de l’unité pour créer l’ensemble.

Chaque mouvement en lui-même est travaillé et mérite qu’on s’y arrête : l’assemblage de mouvements crée de la danse, l’assemblage des danses sur le plateau fait le spectacle. Depuis Pina Bausch, et l’on pèse les mots et les comparaisons, on avait rarement fait aussi bien dans cet assemblage d’individualités qui, sans devenir un corps de ballet, fait spectacle.

En plus d’être un chorégraphe épatant, Brahim Bouchelaghem est un interprète nourri donc nourrissant, assuré donc rassurant, ému donc émouvant. C’est un albatros du « popping », le corps semble modulable à souhait sans masquer le poids des années…Comme pour le précédent spectacle, les conditions de présentations ont été personnalisées (entendez amoindries) faute de temps et d’espace. Il est regrettable qu’on ne présente pas à Avignon les rêves de ce chorégraphe dans leur totalité plastique.

Sur les murs, au plafond et dans certains coins, on été installés des pans de tapis de sol, comme si les danseurs volaient de murs en murs. Ici et là, des traces de semelles forment des sortes de calligraphies podales : la poésie s’écrit avec les pieds et pour une fois, c’est tellement bien écrit.

– 21h30 : « Mas-Sacre » – Chorégraphie de Maria Clara Villa-Lobos

L’année dernière déjà, le spectacle final des Hivernales était un partenariat avec le théâtre des Doms. L’année dernière déjà, le spectacle de Clément Thirion et Gwen Berrou : « weltanschauung » était assez déconcertant et fou. Cette année, le projet de Maria-Clara Villa-Lobos fait le buzz, car il est impressionnant et facile, tout pour plaire.

Impressionnant car avec ses quatre « performers », elle propose des images ahurissantes. Le projet est plastiquement génial, on voit rarement des images aussi fortes dans les salles (on pense aux Espagnols comme Rodrigo Garcia ou Angélica Liddell). La symbiose entre la musique de Stravinsky, les lumières et l’engagement physique des danseurs est bluffante. Si la scène de comparaison entre un poulet mort et une danseuse est proprement hallucinante, il n’en reste pas moins que le propos est assez facile si ce n’est atterrant : venir dire aux spectateurs d’un Centre de Développement Chorégraphique que la malbouffe, c’est mal et que la mondialisation implique des catastrophes alimentaires relève simplement de la démagogie. De raccourci en raccourci (la malbouffe entraîne l’obésité, la publicité est forcement négative, etc.) le propos affadit malheureusement le spectacle et ternit la prestation très engagée des interprètes.

Bruno Paternot

Note : Attention, la salle est glacée (4 clims qui marchent à fond!), prévoir une petite laine…

article publié en collaboration avec INFERNO MAGAZINE 

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