AVIGNON OFF : « FRATRICIDE » AU THEATRE DE LA LUNA

LE BRUIT DU OFF / 22 juillet

FRATRICIDE

AVIGNON OFF : « Fratricide » – de Dominique Warluzel. Mise en scène Delphine de Malherbe, avec Pierre Santini et Jean-Pierre Kalfon au théâtre de La Luna jusqu’au 27 juillet à 16h05.

Deux frères qui ne se sont pas revus depuis une vingtaine d’années se retrouvent dans le salon bourgeois d’une étude notariale pour régler la succession de leur père. Dès le début, un dialogue cruel s’engage. Sous l’autorité d’un père exigeant, rigoureux, on ressent tout de suite que ces deux frères, depuis l’enfance, ne se sont jamais aimés.

Jean, l’aîné, interprété par Pierre Santini, est un avocat versaillais qui suit le modèle du père, ancré dans une morale bourgeoise, bien-pensante et à première vue irréprochable. Fabien, le cadet, interprété par Jean-Pierre Kalfon, sort de prison pour avoir tué son meilleur ami devenu l’amant de sa femme. Ancien proxénète, ancien de la guerre d’Algérie au passé trouble, il a tout du voyou méprisant, provocateur et fanfaron.
Le testament est surprenant. Il laisse au notaire, un ami intime du défunt, la décision de répartir l’héritage entre les deux frères en fonction de l’attachement qu’ils portaient à leur père.

Le dialogue est sans concession. Les rancœurs, les reproches, les traumatismes de l’enfance refoulés depuis si longtemps sont déversés dans un duel verbal tendu, impitoyable, à travers des mots durs ou une ironie grinçante. Jean affiche son mépris à travers une éducation bourgeoise policée, Fabien est direct, extraverti, provocateur. Dès le début tout semble joué. Jean est le digne héritier du père qu’il a toujours aimé et admiré, sans doute plus par devoir que par tendresse. Fabien, dès l’enfance, a été marginalisé, exclu.

Sous la domination du père, par leurs échecs, leurs frustrations, les deux hommes se sont forgé une solide carapace, l’un formaté par une morale bourgeoise teintée d’hypocrisie, l’autre malmené par une vie aventureuse, durci par des années de taule, semblant se haïr lui-même.
Puis, au fil de la pièce, des révélations apparaissent. Jean n’est pas si irréprochable que ça. Un fils inconnu de Fabien lui est révélé. S’en sent-il digne ? Comme un remords posthume du père, un codicille est censé compenser financièrement la négligence dont on a fait preuve dans l’éducation de Fabien. Mais l’argent ne compte plus… L’enjeu est différent. Ces hommes semblent découvrir en eux, à l’occasion de cette terrible rencontre, une tendresse, une sensibilité, un sentiment fraternel profondément refoulés.

La pièce se déroule sous la forme d’un huis clos étouffant, avec la présence partielle d’un clerc, dans le salon feutré d’une étude notariale. La mise en scène est classique. Le texte est fort, mais un peu attendu, parfois proche de stéréotypes dont on affuble les bourgeois ou les voyous.
La pièce vaut par les deux immenses acteurs que sont Pierre Santini et Jean-Pierre Kalfon, magnifique dans ce rôle de tendre voyou.

L’essentiel n’est pas dans les mots, le jeu est sobre, mesuré, mais incisif. Les sentiments les plus intimes sont ressentis, l’inconscient de ces hommes émerge progressivement, sans doute à leur insu. Dans une atmosphère tendue, ponctuée par quelques bons mots qui provoquent un rire crispé dans la salle, le malaise gagne les spectateurs jusqu’à un dénouement qui laisse des portes ouvertes à l’imagination de chacun.

Jean-Louis Blanc

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