AVIGNON OFF : « LA JEUNE FILLE ET LA MORT », A L’ESPACE SAINT-MARTIAL

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LEBRUITDUOFF.COM / 25 juillet 2014

AVIGNON OFF : « La Jeune Fille et la Mort » / Ariel Dorfman / Gilles Garlet / à l’Espace Saint Martial du 5 au 27 juillet à 21h15.

Accompagnés par les accents graves – et profondément évocateurs de ce que l’humanité peut receler de tragique – qui s’échappent du quatuor de Franz Schubert (Cf. titre éponyme), les personnages vont être confrontés incidemment à un passé qui porte en soi tous les signes d’un traumatisme à jamais inscrit en eux. En mettant face à face, dans ce pays d’Amérique du sud émergeant juste des années noires d’une dictature militaire impitoyable, le bourreau et la victime, l’un niant être celui qui a torturé, l’autre « reconnaissant » son tortionnaire à des signes imperceptibles (les modulations de sa voix en particulier), vont resurgir les démons in-humains que la seule force de la culture ne pourra jamais endiguer.

En effet comment pouvoir imaginer qu’un homme qui aime si intensément Schubert aurait pu pratiquer le viol de cette femme, lors d’interrogatoires répétés, pratiqué en écoutant cette merveilleuse musique ? De même, le héros, esthète cultivé s’il en est, des « Bienveillantes » de Jonathan Littell, officier SS qui a participé à de nombreux massacres. Et les exemples sont légion (Cf. l’officier SS du « Choix de Sophie » de William Styron, mélomane distingué, qui contraint une mère à choisir entre ses deux enfants celui qui échappera au four crématoire).

Le sujet développé par l’auteur, Ariel Dorfman, est donc universel et pose la question des pulsions humaines lorsque, libérées par le contexte socio-politique, elles se donnent libre cours. Le décor minimaliste imaginé par Gilles Garlet se prête fort bien à ce huis clos oppressant où vont se jouer et se rejouer les événements liés à cet impensable. De quoi accouchera la parole libératrice, si nécessaire à ce que la vérité puisse se dire, seul viatique pour que la victime puisse recouvrer sa part d’humanité v-i-olée ? Quelle attitude adoptera le mari, avocat d’une commission visant justement à enquêter sur les crimes passés, mais obnubilé par la politique de la réconciliation nationale ? Quel parti prendra l’ex-tortionnaire, celui d’être dans un déni total, n’étant effectivement plus celui qui a commis de tels agissements, la concorde étant revenue, ou celui de libérer sa conscience ?

Les trois acteurs s’emparent de leur personnage et des problématiques qui leur sont liées avec des bonheurs très différents. Irène Rivière frôle l’excellence dans le rôle de cette femme en proie à cette nécessité vitale d’exorciser le mal qui a meurtri sa chair et son âme. Démasquer son bourreau aux habits d’honnête homme, elle l’entreprend avec des émois que l’on sent à fleur de peau mais toujours retenus. Et c’est là que réside la force de son interprétation : on la sent bouleversée mais elle crée une distanciation qui permet au spectateur de s’emparer de cet espace ouvert pour créer sa propre émotion. L’inverse du jeu de Gilles Garlet (on peut être pertinent dans la mise en scène et moins performant dans le jeu) qui surjoue-là le mari en en faisant un personnage aux limites du boulevard tragi-comique ; dommage, d’autant plus que l’interprétation livrée par Stéphan Meynet, en ex-bourreau pervers fuyant, elle, apparaît tout à fait adaptée.

La Compagnie Annabé, si elle revoie sa distribution, est porteuse de valeurs d’écriture (Cf. les textes choisis) et d’humanité qui questionnent non sans pertinence notre monde.

Yves Kafka

Photo : le comédien Gilles Garlet / Photo DR

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