INTERVIEW : CHARLES GONZALES, AUTOUR DE SA TRILOGIE AU THEÂTRE DES HALLES

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LEBRUITDUOFF.COM / 28 juillet 2014
AVIGNON OFF : Entretien avec Charles Gonzalès suite à l’intégrale de la Trilogie : » Charles Gonzalès devient Camille Claudel, Thérèse d’Avila et Sarah Kane », Joué au Théâtre des Halles, lors du Off d’Avignon 2014.

Y.K. : Charles Gonzalès vous concluez votre trilogie, dont les deux premiers volets ont déjà donné lieu à des représentations, en en proposant la version intégrale en Avignon. Trois destins de femmes qui recouvrent plusieurs siècles… Qu’ont-elles d’exceptionnel à vos yeux, ces femmes, pour les avoir choisies ?

Charles Gonzalès : C’est là la question essentielle… C’est la question primordiale que moi-même je me suis posée en concevant ces spectacles. C’est la question de l’art, la question de ce que l’on fait dans cette vie, à quoi l’on va consacrer une vie si ce n’est à construire une œuvre, que ce soit une œuvre personnelle, une œuvre philosophique, ou une œuvre poétique. Et Camille Claudel construit effectivement une œuvre sculpturale, une œuvre plastique. Thérèse d’Avila, une œuvre spirituelle consacrée à élever des monastères. Et Sarah Kane, une œuvre dramaturgique. J’ai trouvé que ces trois femmes, dans les trois périodes historiques qui étaient les leurs, finalement étaient contemporaines. De plus ce terme de trilogie est pour moi très important parce que les trois questions essentielles de notre propre existence à mon sens sont : que fait-on ici ? à qui on parle ? et de quoi parle-t-on ? Quand on a pu répondre à ces trois questions, on a donné un sens à sa vie ; voir ces trois femmes.

Et ces trois questions, ce sont celles aussi qu’on se pose sur un plateau : qu’est-ce qu’on fiche là ? à qui on parle ? et de quoi on parle ?

Y.K. : … Une sorte de mise en abyme de l’acteur de théâtre au travers du destin de ces trois femmes.

Charles Gonzalès : Exactement…Ces trois destins de femmes ont valeur de métaphore. En poussant plus loin, on pourrait dire qu’elles métaphorisent trois terres d’exil car pour nous autres, acteurs, le théâtre n’est rien d’autre qu’une terre d’exil. Là, on n’a pas besoin de papiers, sinon les textes des auteurs, on est accueilli et on est à l’abri de tout pour construire une œuvre. Je dénonce les artistes qui ne se posent pas les questions essentielles et qui ne parlent que de leur égo très souvent. Ça me blesse énormément, c’est devenu très égotique cette profession aujourd’hui.

Y.K. : Vous pouvez en dire plus …

Charles Gonzalès : Oui… Le seul et vrai tropisme de l’acteur, c’est d’être tourné vers le public sinon cela n’a aucun sens. Je fais souvent partie de jurys de conservatoires à Paris, et après la présentation des scènes, des questions sont posées aux jeunes candidats sur les raisons pour lesquelles ils veulent faire du théâtre : la plupart du temps, ils répondent – et c’est terrible – « parce que ça me fait du bien, ça me permet d’oublier la vie, parce que… je je, moi moi… », jamais « pour faire du bien au public », jamais « pour élever le public », jamais pour dire « le public rentre dans cet état à 20h30, il sortira élevé à 23h30 », jamais… Ils ont perdu l’exemple des dinosaures comme Michel Bouquet, Michael Lonsdale, Claude Régy qui ne nous parlent, eux, que du public finalement. Notre seul combat, Eros contre Tanathos, c’est nous sur le plateau contre le public et ça se finit toujours dans une histoire d’amour, Thésée contre le Minotaure.

Il y aurait l’urgence d’Etats Généraux pour redéfinir ce qu’acteur veut dire. J’accuse… Lorsqu’un violoncelliste vient vous voir en se prétendant violoncelliste, vous lui demandez de jouer une suite de Bach, il la joue ou il ne la joue pas. De même pour un danseur ou une danseuse, vous lui demandez de montrer son art, il fait une arabesque ou une autre figure, ou pas. Ainsi du peintre. L’acteur lui échappe à donner ses preuves. N’importe qui peut s’auto-proclamer l’être ! La plupart du temps c’est ce qui se passe dans ce festival Off d’Avignon : « J’ai un chèque, je suis acteur et les portes sont ouvertes » sans que personne ne vous demande « Montrez-moi si vous savez jouer Le Cid ou si vous savez donner un alexandrin ».

Le résultat, c’est la dévaluation de cette profession d’acteur pour laquelle nous donnons notre vie. On devient des oiseaux mazoutés alors que nous consacrons nos matins, nos jours et nos nuits à notre spectacle. On est tourmentés par la note juste… Hier soir ai-je donné la note juste ? Sur cette première syllabe de Camille, ai-je été juste avec elle ? C’est une tourmente constante, sachant pertinemment que la perfection ne pourra être atteinte mais que chaque soir on va tenter de s’en approcher, chaque soir il y a un jeu comme le dit Jankélévitch qui va permettre de progresser, de trouver encore un petit soupir, pour non pas atteindre la perfection mais sa porte d’entrée. C’est notre obsession…

Aujourd’hui le « moi je » des acteurs égotiques résonne comme le signe d’une profession de névrosés alors que les yeux du public attendent qu’on leur donne le meilleur de nous-mêmes… Une anecdote, si vous permettez… Pour ARTE, j’avais dirigé Alain Cuny et Roger Planchon pour des voix dans des documentaires. Après qu’ils m’eurent engagé, étant jeune acteur, moi je les ai engagés pour leur proposer d’enregistrer des textes. J’avais face à moi ces immenses artistes, et moi tout petit essayant de leur dire « Pouvez-vous mettre un peu plus sur cette phrase, un peu moins sur cette autre… » Ils me regardaient, Alain Cuny, Roger Planchon, Jean-Louis Barrault, Madeleine Renaud, Jeanne Moreau, comme des petits oiseaux à la becquée, avec une grande humilité. C’était à pleurer. Ils étaient prêts à exécuter tout ce qu’un jeune acteur pourrait leur demander.

Alors qu’aujourd’hui, si on se risque à demander à un acteur quoi que ce soit, cela paraît incongru… Ceci est à dénoncer totalement parce que nous nous sommes prêts à mourir comme des sentinelles de théâtre, le théâtre comme service public, un théâtre pour la Cité. Cette dérive provient très certainement de la société spectacle dénoncée en son temps par Guy Debord qui prévoyait en 1967 tout ce qui allait ensuite se passer ; la société Mc Donald’s, on mange vite, la société kleenex, on consomme et on jette, c’est « proprement » dégueulasse…Nous sommes, ceux de ma génération, adeptes de cette phrase de Rimbaud dans « Une saison en enfer » : « Au matin j’avais le regard si perdu et la contenance si morte que ceux que j’ai rencontrés ne m’ont peut-être pas vu ». Et bien nous, nous avons décidé depuis l’enfance de nous arrêter en rencontrant quelqu’un, pour voir ce qui se passe à l’intérieur, pour enlever la carapace de la crevette et bouffer la chair.

Y.K. : Rencontres donc multiples… Celle avec ces trois femmes exceptionnelles mais aussi celle, médiatisée par le comédien que vous êtes, avec le public qui participe en vous écoutant pleinement à ce projet.

Charles Gonzalès : Absolument. C’est une communion. On est dans une messe laïque qui trouve son apogée dans « Sarah Kane » où les frontières entre la scène et la salle sont abolies. En effet, si cette jeune femme touche encore plus que les deux autres, cela tient à son extrême fragilité, à sa proximité dans l’époque (c’est notre contemporaine), mais aussi au contenu du propos. C’est le même propos qu’on retrouve chez Shakespeare mais avec des termes différents, là est la progression du langage à travers les siècles. Lorsque Sarah dit « Moi j’ai choisi le théâtre parce que c’est un art vivant et que moi je suis née morte », il n’y a rien de macabre, d’ailleurs elle le dit haut et fort : c’est « l’art vivant » qu’elle choisit ! Elle dit plus loin qu’elle adore tousser dans une salle de théâtre parce que ça change la représentation. De même elle dit adorer, lors d’une pièce très violente, que les gens sortent de la salle, cela fait partie de l’expérience, dit-elle.

Elle explique de manière intelligente ce que nous ne savons pas dire. Pourquoi Sarah Bernhardt disait l’alexandrin d’une façon très baroque, alors que de nos jours sa scansion s’est totalement banalisée. Quelle est cette évolution vers la mort annoncée de la langue ? La seule réponse c’est la course à l’image, l’immédiateté, l’urgence, la peur, le manque de réflexion lié à l’injonction faite de ne jamais s’arrêter. Pour faire connaissance, pour cet entretien par exemple, nous sommes des personnes patientes qui prenons le temps de nous mettre à table en ayant annulé nos autres rendez-vous… De même en répétition on ne compte pas les heures. Quand il y a une virgule qu’on ne comprend pas… Il est minuit et demi, les gens normaux vont se coucher, mais on ne lâche pas le morceau, on le bouffe jusqu’à l’os, on le ronge, on veut comprendre la langue.

Ce qui nous touche dans Sarah Kane, le point culminant, c’est que c’est une écriture minimaliste, poétique, épurée.

Y.K. : Comme dit Claude Régy, il n’y a d’écriture, qui mérite ce nom, que poétique. Ou encore Paul Eluard, lorsqu’il rappelle que ce sont dans les marges que les choses se disent …

Charles Gonzalès : Cette phrase est sublime…Lorsque Claude Régy, comme Bernard Sobel, vous propose un texte à jouer, il ne dit jamais « je vous envoie le texte », mais « je vous envoie le poème dramatique ». Cela fait toute la différence…On est ailleurs. Comme le dit Jacques Derrida « Je suis d’ailleurs… ». Il est urgent de revenir à un théâtre qui se nourrisse de la réflexion.

Y.K. : A ce sujet, quand on survole votre biographie, on est vraiment impressionné par les noms qui s’y trouvent. A côté des metteurs en scène historiques comme Roger Planchon et Jean-Louis Barrault, on trouve les auteurs incontournables que sont, sans aucun ordre, Diderot, Claudel, Frederico Garcia Lorca, Saint-John Perse, Tchekhov, Giraudoux, Hugo, Molière, Marivaux, Pagnol, Camus, Shakespeare, Artaud, Pessoa, et bien d’autres encore. Est-ce à dire que pour vous le théâtre est avant tout le lieu des textes ?

Charles Gonzalès : Bien entendu… Mais le texte peut être aussi le corps de l’acteur… On parle du corps du texte. Les professeurs d’université de lettres le font parler ce corps qui existe à l’intérieur du texte. Mais il y a aussi le texte du corps porté par celui de l’acteur… Tous ces grands auteurs cités permettent de comprendre le monde. Je ne sais pas ce que je fais dans cette vie, ce sont eux qui me l’apprennent. Si la fonction de l’acteur a un sens, c’est celui d’être un passeur. Diderot, Molière, Marivaux, Shakespeare, nous apprennent à comprendre la condition humaine, les relations humaines, à saisir l’originalité de cette aventure singulière qui nous mène de la naissance à la mort. J’ai trouvé un sens au travers du théâtre. Je me sens moins seul dans ce questionnement. On est bien accompagnés avec ces auteurs…

Diderot, c’est l’Encyclopédie de D’Alembert, le Siècle des Lumières avec lequel je dialogue quand je suis en déprime… Par exemple ce matin, 21 juillet, j’apprends que des petits enfants palestiniens de Gaza sont morts sous les bombes israéliennes. Et moi je joue tranquillement, là, au théâtre ; j’ai parfois honte. A ce moment-là je me saisis de Frederico Garcia Lorca et je lis : « Quand je serai mort, enterrez-moi avec ma guitare sous le sable ». Cela me redonne l’espoir et me donne l’envie de prendre mon sac à dos pour me rendre sur la bande de Gaza et d’y dire des poèmes…

Il serait bon de relativiser. Ainsi ce combat des intermittents lors de ce festival 2014, en plein pilonnage de Gaza, tous ces carrés rouges épinglés, même si je respecte leur lutte que je soutiens, je ne peux m’empêcher de me demander : qui soutient les petits enfants pêcheurs de la plage de Gaza ? Les intermittents regardent-ils les informations ? Se préoccupent-ils du sort de ces enfants ? Pourtant là est la honte. Ce matin 60 jeunes palestiniens d’une douzaine d’années ont été ramassés en morceaux sur la plage sans que l’on puisse même les identifier…Je suis révolté, ai envie de pleurer. La Shoah a été un drame, elle se rejoue mais cette fois-ci ce sont les Palestiniens qui en sont les victimes.

Y.K. : Dans ce même théâtre des Halles où vous jouez votre « Trilogie », est donné « Ô vous frères Humains » d’Albert Cohen, très beau texte superbement monté par Alain Timar. J’ai intitulé mon article : « A l’adresse des hommes de bonne foi … » Le message délivré – ne pas haïr son prochain à défaut de ne pouvoir l’aimer – prenant ainsi une valeur universelle qui interpelle ceux-là même qui l’énoncent. J’ai personnellement regretté que les comédiens n’aient eu à la fin de leur représentation le moindre mot pour faire écho à la tragédie palestinienne en train de se jouer dans la réalité. C’était un peu comme si, ce qui s’était dit sur le plateau, était mis, du fait de ce bruyant silence, « hors-jeu ».

Charles Gonzalès : Cela aurait été le rôle du théâtre de le dire. Si à la place des Palestiniens, cela avait été les Guadeloupéens qui étaient pilonnés, ma position serait la même. Le théâtre se doit de dire, de montrer du doigt… Vladimir Jankélévitch très grand philosophe français de confession juive, a écrit un livre sur la Shoah, « Le Pardon », dans lequel il énonce très justement qu’il faut oublier 1943, non pas en perdre la mémoire mais ne pas ressasser un passé de persécution qui justifierait les atrocités présentes commises et dont les Palestiniens sont les nouveaux martyrs. Le rôle du théâtre est d’être à corps perdu du côté de la liberté.

Y.K. : La liberté de dire que vous assignez au théâtre, vous la vivez (ou l’avivez, au choix) personnellement sur scène. Non seulement en étant le porte-voix des personnages choisis mais, en tant qu’homme, que vous ayez choisi de « devenir » – pas de vous y identifier en y perdant votre singularité masculine – ces femmes au bord de la crise de nerfs, donne à leur combat une dimension universelle.

Charles Gonzalès : Absolument. C’est une métaphore, le combat au bord de la crise. Thérèse d’Avila va jusqu’au bout. Sarah Kane veut aller jusqu’au bout mais la presse de Thatcher la menace de censure, alors en pleine dépression elle se pend. Camille Claudel elle va jusqu’au bout ; elle aurait pu se suicider pendant ses trente années d’enfermement. Sa dernière photo, elle est telle que vous la voyez sur scène quand je la joue : elle regarde droit l’objectif auquel elle dit : « Je suis vivante ! Vous m’avez enfermée mais vous ne m’aurez pas ! En revanche, je ne sculpterai plus… ». Les petites bonnes sœurs de l’asile d’aliénés de Montfavet insistaient pour qu’elle se remette à la sculpture, mais Camille, radicale, s’y est toujours opposée.

Y.K. : Echo frappant de ce que pensait Artaud : ce n’est pas l’artiste qui est fou, c’est la société qui le rend fou. Résister reste la seule issue possible.

Charles Gonzalès : C’est la définition de la santé mentale qui est questionnée ici. Qui est malade ? Si ce n’est la société qui engendre les souffrances des individus qu’elle maltraite, du fait de leurs particularités non acceptées par l’ordre dominant. Le dire aujourd’hui, fait passer pour un original…

Y.K. : Et vous ne vous privez pas de le dire dans votre spectacle en faisant éclater les codes de la représentation. J’insiste : Que ce soit un homme qui devienne une femme pour délivrer le message universel dont elles sont porteuses, ce message de désobéissance à tout ce qui n’est pas de l’ordre de leurs convictions, résonne comme un cri libertaire.

Charles Gonzalès : C’est le théâtre vécu, comme le souhaitait Jean Vilar, comme éclatement des contraintes. Le théâtre comme lieu d’exil. Le théâtre comme lieu de liberté où tout peut être dit.

Y.K. : Très belle phrase qui pourrait servir de chute à cet entretien, à moins que …

Charles Gonzalès : Peut-être une dernière chose… Sur le public. C’est un appel comme celui du Vieux-Colombier de Jacques Copeau, l’appel à la jeunesse qui fait du théâtre. Pensez au public, ne travaillez que pour lui, non pas pour vous. C’est le seul moyen pour initier une révolution culturelle, exigeante de liberté. Et le théâtre a ce pouvoir. En convoquant les morts. Comme le disait Montaigne dans ses « Essais » : « La modernité, c’est de prendre le passé et de le transformer en avenir ».

Propos recueillis le 21 juillet 2014,
dans les jardins du Théâtre des Halles, par
Yves Kafka.

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