ALAIN TIMAR, « OH VOUS FRERES HUMAINS »

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LEBRUITDUOFF.COM – 06 juillet 2015

Ô vous frères humains Albert Cohen / Alain Timar / au Théâtre des Halles du 4 au 26 juillet

Il est de lointains souvenirs traumatisants qui forgent des engagements plus positifs que ne le seraient des rapports harmonieux au monde. Ainsi de cette anecdote contée par l’auteur de « Belle du Seigneur », alors âgé de 77 ans, qui raconte comment l’enfant de dix ans qu’il était, a découvert un jour d’août, à Marseille, dans les mots et les yeux d’un camelot, toute la haine de l’autre qu’on avait déposée en cet homme, bonimenteur sympathique par ailleurs. Echos de ce singulier souvenir d’enfance pris en charge par la voix polyphonique de trois comédiens, Français tous les trois et d’origines différentes, qui prend dans la mise en scène minimaliste et légère d’Alain Timar, une valeur de témoignage universel sur ce qu’humain pourrait vouloir dire.

Comment, lorsque l’on est prêt à sacrifier les quelques sous que l’on a en poche pour acheter des « bâtons de détacheur » (au lieu de bonbons… Mais de quelle tache indélébile – Cf. « La Tache » de Philip Roth – voudrait-on inconsciemment s’affranchir, « à tout prix », quand on a dix ans et qu’on est un petit garçon juif né à Corfou en Grèce?), comment pouvoir comprendre le rejet cinglant et humiliant d’un marchand aux allures débonnaires? Cette interrogation qui confronte aux frontières de l’impensable, avec son paroxysme, la Shoah, jamais nommée mais toujours présente, est chorégraphiée dans des plans séquences où l’innocence joyeuse irradie les visages des trois acteurs jouant un seul et même personnage : Albert Cohen.

Jamais de ton dénonciateur ou revendicatif, mais des questions « innocentes » qui fusent à la vitesse de missiles porteurs de « simples » valeurs humaines. Et la cible est atteinte : la dramaturgie imaginée par Alain Timar, en scindant en trois ce qui est l’expérience d’un sujet singulier, décuple l’image de l’enfant qui a été « maudit d’étrangeté » pour l’élever au rang universel du concept de racisme et du rejet haineux qui lui est associé.

Quant à la chute, « ne plus haïr importe plus que l’amour du prochain », « amour » qui n’a en rien empêché tous les génocides du vingtième siècle, elle n’est pas sans éveiller un grand regret … C’est que la tragique histoire présente, et les morts de Gaza, n’aient pu eux aussi bénéficier de cette belle adresse destinée à « l’Homme de bonne foi », de quelque origine et confession (ainsi ?) soit-il.

Yves Kafka

Photo © Raphael Mignerat

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