DANS LE IN, OSTERMEIER TROUSSE UN RICHARD III MAGISTRAL

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Richard III – mes : Thomas Ostermeier – Opéra D’Avignon 18h00 – durée 2h30 – Festival d’Avignon 2015.

Richard III est bien une œuvre de toutes les folies, comme une sorte de condensé et d’ADN de la tragédie des rois de Shakespeare, toute la folie et la détresse en un seul homme représentée. Richard n’est pas seulement un homme prêt à toutes les vilenies afin de parvenir au pouvoir, c’est aussi un homme pétri de haine, difforme comme il se plaît à le dire.

« The Life and Death of Richard the Third ». Tout est dit ou presque… la vie et la mort de Richard le troisième, avec entre les deux beaucoup de souffrance, d’ambition, de haine et de colère.Un épilogue à la guerre des Deux-Roses durant laquelle, les deux grandes familles d’Angleterre, les York et les Lancastre, s’entretuèrent pour le pouvoir sur fond de guerre civile. Cette dernière partie fait écho à l’Henry VI présenté l’an dernier par Thomas Joly à la FabricA.

Pas de place à l’Amour dans cette pièce mais beaucoup pour la mort et la trahison, pour ce besoin absolu de pouvoir et ce désir obscur de vengeance. Richard va si loin dans l’abject qu’une représentation trash et rock’n’roll paraît bien naturelle. Thomas Ostermeier ne s’y est pas trompé, livrant au public avignonnais un sorte d’opéra-rock quasi « tarantinesque », le sang coule peu mais quand il est là il dégouline sur le sable de l’arène et c’est bien le cadavre sanglant de ce taureau sauvage fou de rage que pend Thomas Ostermeier à la fin de la pièce, comme une carcasse sans âme.

Thomas Ostermeier est devenu rapidement le chouchou d’Avignon et de nombre de scènes européennes où il est quasiment passé du statut de jeune chien fou du théâtre allemand à celui de notable. Mais là où d’autres s’enterrent et creusent leur propre tombe en mises en scène dont la récurrence fait penser à l’exactitude d’une horloge suisse, Thomas Ostermeier arrive encore à surprendre par sa fraîcheur et ses faux airs de candidetoujours émerveillé. Nul doute qu’il pourrait remonter Richard III d’ici quelques années avec la même fougue et la même soif de renouveau, il ne s’interdit rien et se permet même tout avec brio.Même l’outrance, le baroque et le potache lui réussissent tant il les propose avec talent, assurance et dans un rythme profondément shakespearien, aidé pour cela par un batteur percussionniste qui tout au long du spectacle fait battre à l’unisson le cœur de Richard et celui du public.

A l’autre bout des rênes, une troupe hors du commun et bien sûr Lars Eidinger, acteur fétiche d’Ostermeier, qui met toutes les nuances de sa palette naturelle au service du rôle et passe de l’outrance à l’intimité d’un homme désenchanté et blessé par sa propre existence, par ce corps qui, se plaît-il à la croire, le contraint à être forcément mauvais.

Lars Eidinger, entre autres comédien et musicien, maîtrise tout le rythme nécessaire à ce Richard III qui, dans un crescendo d’horreur et de fausse séduction, l’emmène inexorablement vers la mort dans une tornade mortifère semant un chaos inhumain autour de lui. Richard nous vomit toute sa haine et sa soif de grandeur et le comédien lui prête son corps avec talent. Tout dans son corps transpire le personnage, de la pointe de ses ongles agrippant un micro seventies pour mieux nous chuchoter ses pensées aux yeux vagabondant dans la noirceur de ses funestes desseinsremarquablement mis en avant par l’utilisation de la vidéo.

Allant du monstrueux dandy à un homme animal quasiment nu, affublé d’un corset, minerve et fausse bosse apparente, la composition de Lars Eidinger sublime le handicap et nous l’offre tel un appel sexué plein de violence animale. Cet homme est diabolique et donc forcément nous séduit dans toute sa noirceur. Seul le diable peut parvenir à séduire la femme de l’homme qu’il vient de tuer. Lars Eidinger est tout à la fois fragile et si fort dans ce que Richard sait faire le mieux : le mal et la trahison. Comme à son habitude, Thomas Osteimeir casse les codes et autorise à Richard une réelle complicité avec le public, il nous prend à témoin, complices de ces méfaits. Nous savons tout mais ne dirons rien… La bataille finale se déroule comme dans un rêve où le monstre Richard se bat seul contre ses propres démons, grimé tel un comédien de théâtre nô, il n’y a plus que lui et ses fantômes. Sursaut d’humanité à l’orée de sa mort ? Sur le fil de la vie il ne veut qu’un cheval, pour survivre et fuir sa propre mort …

Pari gagnant pour Thomas Ostermeier qui s’impose une fois encore comme le metteur en scène majeur du moment, jamais tourné vers le passé mais toujours en recherche de l’essence même de l’œuvre quand certains s’égarent dans leur propre vision. Voilà donc une autre bonne nouvelle de ce Festival 2015, Thomas Ostermeier ne fait sûrement pas dans la retenue mais Richard est-il un homme de retenue ?

Pierre Salles

Article publié en partenariat avec INFERNO MAGAZINE

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