DANS LE IN : WINTER FAMILY, « NO WORLD / FPLL », UNE CATHARSIS CONTEMPORAINE

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AVIGNON 2015 : No World / FPLL de Winter Family, Tinel de La Chartreuse de Villeneuve / 5-10 juillet 2015.

Une catharsis contemporaine proposée du 5 au 10 juillet dans le cadre séculaire de La Chartreuse de Villeneuve Lez Avignon.

Entre le Monde, Ruth Rosenthal (artiste israélienne née à Haïfa) et Xavier Klaine (artiste français titulaire d’un diplôme de troisième cycle de Géographie Politique et Culturelle obtenu à la Sorbonne), les deux complices de Winter Family, il y a comme un hiatus. Non pas de ceux qui révèlent les contradictions contemporaines du monde comme il va pour les dénoncer bruyamment, mais, tout au contraire, de ceux qui donnent à voir une succession de tableaux pris sur le vif de réalités sans queue (pas toujours) ni tête (presque toujours) qui défilent sur les écrans formatés de nos solitudes hautement technologiques. Et à nous ensuite d’en faire – ou pas – notre miel. C’est à déguster comme un cocktail roboratif et régénérant alors que les ingrédients qui le composent (piqués à la « réalité » des écrans : images du monde, pubs, selfies, reality shows et tubes y compris) sont, eux, sirupeux et inconsistants.

Après l’éclatant « Jérusalem Plomb Durci, voyage halluciné dans une dictature émotionnelle » – où à partir de témoignages et de discours enregistrés sur place à Jérusalem, Ruth Rosenthal restituait en sons réels les discours de propagande d’un état, le sien, prenant appui sur l’héritage tragique de la Shoah pour à son tour aliéner les consciences en brandissant haut la peur quasi paranoïaque de l’ennemi (tout ce qui n’est pas juif) – Winter Family récidive en prenant cette fois comme « documents » le Monde « lisse, démocratique (!), prétendument multiculturel, fait par les blancs » qui a seul droit de cité sur les écrans qui saturent nos existences pour nous faire croire que sans ces prothèses de la haute technologie branchée en continu on ne peut raisonnablement rien savoir ! Fenêtres tactiles qui « ouvrent » sur un Monde en trompe l’œil réduit à des clichés aseptisés.

S’inscrivant dans le droit fil de la « Théorie de la Dérive » du situationniste Guy Debord pour qui la dérive se définit « comme une technique de passage hâtif à travers des ambiances variées créant des effets de nature psychogéographique propres à susciter un comportement ludique-constructif », Winter Family accumule une juxtaposition de flashs visuels et sonores (tous empruntés aux médias connectés) qui nous bombardent jusqu’à plus soif de leurs messages numériques et sonores. Dans ce mille-feuilles bourratif à souhait, à chacun de construire son itinéraire pour, tel Thésée dans le Palais de Cnossos, échapper (ou pas) au labyrinthe de nos addictions sur écrans.

Elevée au statut du fondateur d’Apple, Steve Jobs féminin, Ruth derrière les commandes de son ordinateur à la petite pomme projette sur grand écran des séquences Facebook ou autres qui inondent les consciences irriguées du flux en boucle de tout et n’importe quoi. Aux pubs vantant les mérites absorbants d’une serviette hygiénique ou la douceur exquise en bouche de caramels fondants, se juxtaposent des messages (im)personnels Facebook, ou encore des images de massacres où les corps mutilés sont enveloppés de linceuls avec en prime la tête en gros plan d’un enfant trucidé aux yeux grand ouverts – images coupées de plans séquences montrant un chat qui joue – ou encore d’autres pixels montrant un long plan fixe d’Angela Merkel et François Hollande côte à côte dans un point presse sur l’avancée de l’Europe où le dernier rame pour expliquer qu’en fait il n’a rien à dire, le tout mêlé d’une séquence musique avec les notes d’Ô Solitude d’Henry Purcell (1659-1695).

Tout ce qui est vu là a été trouvé scrupuleusement sur Internet et pourrait bénéficier, sans aucune contestation possible, du logo prouvant la traçabilité des origines : « Vu sur la toile ». Munie d’un micro, Ruth va « structurer » son exposé-conférence autour de neuf cercles (clin d’œil à L’Enfer – ici pavé de bonnes intentions – de Dante) présentant au rang d’un nouveau produit de consommation : Le Monde en majesté ! Décliné donc en neuf chapitres tout aussi aléatoires les uns que les autres – Beauté, Sociale Démocratie, Amour, Jeunesse, Femmes, Nourriture, Capitalisme, Multiculturalisme, Joie – notre Monde va se bousculer au portillon de notre conscience saturée par ce flux incontinent.

Sur la scène Johanna Allitt, performeuse, et Mamadou Gassama, breakdancer, n’arrêtent pas de checker leur portable auxquels ils sont reliés par un cordon ombilical quasi vital. Tandis que Johanna twerk en bougeant lascivement ses hanches, Mamadou se lance dans une breakdance scotchante. L’un et l’autre se livrent à fond pour tenter de se vendre et de rester dans les halos des projecteurs qui les font survivre à eux-mêmes. Des selfies likées circuleront comme des éclairs aussitôt éteints. Viendra se joindre à eux, pour conclure, un idéologue du FPLL (Front Pour La Libération), le lotharingien (sic) Guy-Marc Hinant, prônant dans une logorrhée aux accents savants la Libération du Non Monde au travers de la réification des Territoires Libérés en L (on n’est pas loin, dans un autre registre, d’Alfred Jarry et de son Père Ubu ou encore de la Présipauté du Groland).

Fable apocalyptique sur l’état du Monde construite à partir de séquences certifiées réelles empruntées aux univers perfusés en boucle par les nouvelles technologies, No World / FPLL est à déguster – comme les nuggets frits en direct sur scène et distribués au public – sans réserve. En effet l’indigestion procurée par le transit incessant d’images virtuelles (et pourtant réelles) qui se bousculent et saturent nos multiples tablettes, ordinateurs, Smartphones, iPhones, etc. peut provoquer chez les individus sensibles et encore sains un rejet gastrique salutaire ouvrant sur d’autres horizons vierges de pollution.

Comment dit-on « La vie est belle » en français ? demande la performeuse anglaise. Nombre de spectateurs semblent avoir répondu, et nous avec : « Winter Family ! »

Yves Kafka

Article publié en partenariat avec INFERNO MAGAZINE

Photo A. Surel

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