AVIGNON OFF : INTERVIEW DE JEAN-FRANÇOIS MATIGNON

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AVIGNON 2015 : Entretien avec Jean-François Matignon, metteur en scène de « La Ronde de Nuit« , jouée à Avignon du 4 au 26 juillet au Théâtre des Carmes.

Y.K. : « La Ronde de Nuit » que vous mettez en scène pour cette 68ème édition du festival d’Avignon est l’un des premiers romans de Patrick Modiano. Suivront « Rue des boutiques obscures », « Quartier Perdu », « Fleurs de ruine », « Du plus loin de l’oubli », « Dans le café de la jeunesse perdue », pour ne citer que quelques-uns de ces titres qui, à eux seuls, résonnent comme une invitation à un voyage immobile vers ce temps qui ne s’épuise pas à passer… Quelles « raisons obscures », Jean-François Matignon, vous ont poussé à choisir cet écrivain comme nouveau terrain de votre travail ?

Jean-François Matignon : Les raisons, elles sont multiples, comme toujours. Je peux en citer quelques-unes qui ne seront pas forcément dans leur ordre d’importance… Il y avait l’envie, le désir, de continuer le travail avec Thomas Rousselot. C’est le quatrième travail qui nous réunit, et c’est le premier, même si je n’aime pas beaucoup cette expression, où il est « seul en scène ». Il avait déjà participé il y a quelques années à un « Macbeth » que j’avais monté en 2005, en 2011 à « Forever Young » et en 2012, dans le cadre du festival des Rencontres d’été de La Chartreuse, à « W / GB84 » à partir de Georg Büchner et de David Peace. Il y avait vraiment l’envie de continuer, de fouiller et d’aller ensemble à un endroit particulier qui revient de manière assez régulière dans le travail de la compagnie. Par exemple, en 1997, il y avait eu un spectacle avec Roland Pichaud, « La Joie du cœur » qui est une adaptation de fragments de « L’apprenti » de Raymond Guérin…

Y.K. : …Toujours Raymond Guérin.

Jean-François Matignon : Oui, Raymond Guérin est un écrivain fétiche vers lequel je reviens régulièrement, c’est vrai. Il y a là un matériau, un univers qui m’intéresse beaucoup, voir « La peau dure » du même auteur, avec Sophie Vaude, monté en 2004. Ma collaboration avec les comédiens va au-delà du simple rapport avec les acteurs. Il y a entre nous quelque chose qui naît d’une réelle poétique du plateau. Donc, il y avait l’envie avec Thomas d’aller plus loin. La question de l’adaptation du roman au plateau est vraiment pour moi quelque chose de récurrent.

D’autre part, il y avait l’envie de plonger dans des époques historiques fortes, un peu comme dans une expérimentation chimique, et il me semblait qu’avec Modiano je réunissais ces conditions. D’abord la rencontre avec une écriture forte. Modiano est quelqu’un dont je lis les romans depuis de nombreuses années. Mais il est vrai que l’envie de théâtre par rapport à son œuvre est très jeune : elle remonte à l’an dernier, et elle correspond à la publication d’un gros volume de la collection Quarto de Gallimard réunissant les textes qui ont semblé les plus importants. J’ai lu tous les romans de ce recueil et il y avait là quelque chose qui m’a donné envie. Et de fil en aiguille, en tricotant tous ces matériaux, je suis arrivé à « La ronde de nuit »…I

l me semblait qu’il y avait dans cette œuvre l’opportunité de rassembler des fils qui sont au travail depuis des années : la lumière, le clair-obscur, une présence de la musique – c’était d’ailleurs une gageure car je me demandais si la musique n’allait pas devenir un obstacle, faire pléonasme – et cette phrase de Büchner qui m’accompagne depuis des années : « Chaque homme est un abîme. On a le vertige quand on se penche dessus. ». Ce personnage sans nom, ce Swing troubadour, a quelque chose à voir, une fois de plus, avec la question de l’identité peut-être d’une jeunesse perdue.

Y.K. : … Rencontre d’un faisceau de raisons obscures qui sont au travail et qui aboutissent à ce choix. Chez Modiano, c’est toujours de la même chose dont il nous parle, son œuvre entière apparaît comme un seul roman à jamais inachevé.

Jean-François Matignon : Absolument. J’ai toujours été fasciné par ce que j’appellerai « les œuvres-monde », une œuvre où on a l’impression de pénétrer dans la singularité d’un artiste, quand, de roman en roman, il y a tout un réseau de correspondances, la présence récurrente de mêmes motifs travaillés jusqu’à l’épuisement du motif, c’est passionnant… Même si dans l’œuvre de Modiano, il y a une évolution. « La ronde de nuit » est son deuxième roman, qui fait partie de sa trilogie sur l’occupation avec « La Place de l’Etoile » et « Les Boulevards de ceinture », et déjà à l’intérieur de ces trois romans, dans la langue, il y a quelque chose qui avance et qui m’intéresse. « La Place de l’Etoile » est sous forte influence célinienne. Dans « La ronde de nuit », il y a encore quelques petites traces de cette influence mais on est déjà dans ce qui va être la construction de ce qui va être la suite.

Dans « La ronde de nuit », l’absence du père est tellement criante qu’elle en devient frappante et dans « Les Boulevards de ceinture », le protagoniste partira à la recherche de son père. Là, c’est l’évocation de maman qui est là en permanence et l’absence du père l’amène à investir la figure du Khédive et du Lieutenant comme pères de substitution. Comme le dit le protagoniste : « Pour la première fois, on éprouvait à mon égard une sorte de mansuétude… ». Il est prêt à tout, et à n’importe quoi, à partir du moment où on porte un regard sur lui.

Y.K. : Alors justement parlons de votre mise en scène de ce « salaud ordinaire »… Elle trouve, comme élément essentiel du décor, une tapisserie défraîchie portant les traces du temps sous forme des taches d’humidité qui la rongent. Jusqu’à la chute qui nous est suggérée à partir de l’un des motifs (un peuplier) contenu dans ce papier peint. Le présent – et cela vaut aussi pour le metteur en scène – resterait-il inexorablement accroché aux lambeaux du passé dont il serait prisonnier ?

Jean-François Matignon : Forcément, il reste accroché aux lambeaux du passé… Je ne vois pas comment construire un chemin en essayant de comprendre l’avenir auquel nos enfants vont avoir à se taper si on n’est pas pétri de lambeaux du passé. Mais pas du tout au sens d’une nostalgie exacerbée qui deviendrait mortifère, ou encore d’une force qui nous tirerait en arrière. Au contraire, j’ai toujours été quelqu’un qui considère que ça vit toujours là, que ceux qu’on a rencontrés et avec qui on a partagé des choses sont toujours là, qu’ils soient morts ou encore vivants. C’est avec ce matériau, cette épaisseur, comme au fond du lit d’une rivière ce qui s’empile, c’est avec cela que le futur se construit…

Effectivement, depuis quelques années, en particulier depuis 2011 avec le spectacle « Forever Young », j’ai accompli un retour sur les années passées de ma génération. On n’a toujours pas réglé ce qu’a été pour la France la question de l’occupation et de la collaboration, ce que l’on a mis sous le coude sans vouloir l’affronter et qui s’est frayé un chemin jusqu’à nous mais bien petitement… Je crois que l’on n’en a pas fini avec ça. Je trouve donc pertinent, non comme un sujet d’Histoire, mais comme une interrogation vivante, de poser la question : qu’est-ce que j’aurais fait ? de quel côté j’aurais été ? Je suis frappé par l’accueil du public plutôt jeune (vingt, trente ans) concernant ce spectacle qui trouve un écho très fort en ce personnage « ouvert » à tout et qui éveille des questions qui les concernent. Donc, oui, les lambeaux du passé sont une matière vivante. Cela fait partie du travail de plateau, les fantômes ont toujours été présents. Et, avec Modiano, ils trouvent là un terrain d’élection…

Vous parliez de la tapisserie, là j’ai poussé les choses assez loin. En effet, cette tapisserie n’est pas un matériau confectionné pour la circonstance, c’est une vraie tapisserie qui habillait les murs de ce qui a été des années durant notre bureau à Avignon, dans un vieil immeuble que j’aimais particulièrement. Nous l’avons décollée soigneusement de son support pour qu’elle devienne les murs de l’univers du protagoniste. Evidemment il n’y a aucun lien direct avec le texte de Modiano quand le personnage s’avance, observe la tapisserie, la touche, en enlève un petit bout sans qu’on comprenne vraiment pourquoi, jusqu’à la scène finale où il montre le motif d’un peuplier, envisagé peut-être comme une possibilité d’échapper à ses poursuivants en flanquant sa voiture sur l’un d’eux… Le roman s’arrête d’ailleurs sur cette incertitude.

Y.K. : Le passé non pas comme un « attachement » qui entraverait, mais, un peu comme Caubère et Benedetto peuvent le concevoir, un réservoir d’expériences propres à questionner le présent.

Jean-François Matignon : Oui, on construit à partir de ce que l’on a déjà empilé. Un chemin dans le théâtre, avec toute la difficulté qu’il y à le baliser, serait impossible à construire sans une cohérence et un sens entre les différents spectacles reliés les uns aux autres par le même lien. C’est en tirant les fils des travaux précédents que j’en suis arrivé à Modiano.

Et puis, je ne sais pas si c’est un Himalaya impossible à gravir, ou si c’est une utopie de ma part, mais dans le travail il y a le désir de concilier à la fois des rencontres avec des écritures fortes (Modiano est à cet endroit) et en même temps, de continuer d’inventer une écriture de plateau qui ait aussi une singularité. Que la mise en scène, la scénographie… l’utilisation du son, la lumière, les déplacements, l’épaisseur sur le plateau de ce que la lumière révèle de mystère, que toutes ces choses-là soient pleinement présentes avec un texte puissant en faisant en sorte qu’ils ne se dévorent pas tous les deux mais qu’ils essaient d’avancer ensemble. L’envie de travail elle est toujours à cet endroit-là.

Y.K. : Les « éclairages » semblent prendre une importance particulière dans votre scénographie. La lumière étiolée qui baigne le plateau « ravive » la médiocrité de l’anti-héros alors qu’un éclairage vif projette dans le même temps l’ombre découpée du personnage sans nom. Double métaphore de l’armée des Ombres et de l’indic de la Gestapo qui cohabitent en lui ?

Jean-François Matignon : Très bien… Effectivement, il y a deux principales matières lumineuses dans le spectacle. La lumière grisâtre, au diapason de la tapisserie qui baigne les lieux où il erre et qui renforce l’atmosphère de clair-obscur et d’indécision. Et puis une lumière directionnelle et violente qui vient du jardin – non pas produite par un projecteur de théâtre mais par un rétro-projecteur, utilisé par les conférenciers – et qui lance une lumière sensée se rapprocher de celle du jour, la lumière HMI, et dont l’effet est de plaquer sur les parois l’ombre portée. Ainsi se construit le dialogue que le personnage entretient avec son ombre qu’il essaie d’apprivoiser, même si parfois elle lui fait peur en l’épinglant comme un insecte sur la paroi.

A un autre moment, un chemin de lumière l’appelle du fond du plateau et il revient coiffé d’un immense chapeau (nommé par les modistes chapeau Lamballe) à mousseline blanche à larges plis dont le nom renvoie à celui que le réseau de résistance qu’il a infiltré lui a donné, Princesse de Lamballe. Et de fil en aiguille, pour nous ce chapeau a évoqué l’Hôtel particulier dans lequel les Gestapistes se sont installés, le 3bis Square Cimarosa, qui existe encore dans le XVIe arrondissement, juste à côté de la rue Lauriston où était installée la fameuse bande de Bonny et Lafont, qu’on appelait La Carlingue, l’une des bandes les plus tristement réputées de la Gestapo.

Donc, la lumière projette, violente le personnage et l’attire aussi en le faisant revenir avec cet élément qui évoque à lui seul (j’ai dû faire des coupes dans le roman de Modiano) le passé de cette maison dont les anciens propriétaires, avant d’être spoliés de leurs biens , rassemblaient là autour d’eux toute l’intelligentsia parisienne, culturelle et politique, du moment. Ce chapeau Lamballe, étrange sur sa tête, le propulse autre part…. La lumière est effectivement une véritable écriture du plateau, elle fait partie de la grammaire incontournable. Elle questionne la qualité de présence au plateau, le degré d’incarnation ; ainsi parfois le personnage se dilue dans cet univers, parfois il est au contraire surexposé, saisi.

Y.K. : Le comédien se glisse lui aussi entre ombres et lumières pour servir ce texte ainsi que vos intentions de metteur en scène, ouvrant ainsi des espaces dont l’imaginaire s’empare pour prolonger l’errance pathétique de ce personnage en quête de lui-même…

Jean-François Matignon : Oui, dans ce type de travail, il est important de ménager des endroits d’accueil pour que le public puisse venir imaginairement se saisir des propositions sans que l’adresse du comédien soit totalitaire émotionnellement, qu’elle ne le prenne pas au col (et je sais d’expérience que ce sont des accidents qui peuvent se produire…). Avec Thomas Rousselot, il me semble qu’il y a là quelque chose qui se construit très justement. Il est à la fois capable d’affirmer, d’être extrêmement présent, tout en ménageant la dualité et toutes les ambivalences du personnage, permettant au spectateur de cheminer avec.

Y.K. : La lumière et les ombres…

Jean-François Matignon : Thomas a une expression : « chercher les ombres dans le public » pour s’adresser à elles. C’est là toute l’œuvre de Modiano avec toutes ces ombres, ces masques, ces personnages que l’on retrouve de livre en livre avec juste une petite modification dans le nom. Terriblement fascinant…

Y.K. : Et, la musique… Quel rôle lui avez-vous donné ?

Jean-François Matignon : En répétition, on utilise toujours beaucoup de musiques. C’est une manière de s’affronter à une matière immédiatement sensible, porteuse d’imaginaire et qui donne une épaisseur. Le risque, si la musique est trop en empathie avec l’œuvre, c’est qu’en soulignant, elle surligne…Cependant, elle permet, au-delà du défi qu’elle pose, d’accentuer des ruptures. Elle permet de passer rapidement d’une chose à l’autre, d’installer des points de vue différents. Au cinéma, quand on change de plan, on change les caméras de place, et le changement rapide d’axe de vue permet d’installer une complexité du récit. Trouver des équivalences théâtrales à ces ruptures ouvrant à la complexité m’a toujours intéressé. La musique peut être l’une des réponses à ce défi lancé par le cinéma au théâtre.

Pour chaque spectacle, il y a besoin de trouver une couleur particulière à cette musique. Pour ce spectacle, c’est parti du côté de musiciens du XXe siècle qui racontent quelque chose, me semble-t-il, des grands traumatismes que ce siècle historiquement a connus. Chacun est porteur d’une puissance humaine. Avoir choisi un compositeur polonais, allemand et estonien, géographiquement prend sens, tant ces musiques font écho à la période dont nous parle « La ronde de nuit ».

Y.K. : Souhaiteriez-vous ajouter quelque chose ?

Jean-François Matignon : Peut-être simplement dire que ce travail m’a procuré quelque chose qui ne m’est pas arrivé souvent…Dès le début des représentations, des éléments qui étaient là en filigrane me sont apparus beaucoup plus nettement. En particulier tout ce qui concerne la métaphore de l’acteur, sans qu’il y ait la moindre volonté didactique de parler de l’acteur en se servant du roman de Modiano, mais de fait, au fur et à mesure des répétitions et des représentations, cela m’est apparu. Et la présence du maquillage au plateau n’est pas gratuite non plus et nous parle des places de l’acteur… C’est un immense puzzle d’images. Il y a ce film qui m’a beaucoup marqué, « Il était une fois en Amérique », de Sergio Leone, où le personnage joué par Robert De Niro aime une jeune femme avec qui les choses ne se feront jamais – suite de rendez-vous ratés – et le dernier rendez-vous entre eux se passe dans une loge de théâtre, elle est devenue comédienne et porte un masque blanc, comme pour parler du temps qui est passé et recouvrir l’empilement des costumes anciens. Il me semble que ce troubadour au plateau porte lui aussi beaucoup de costumes, sous son masque blanc.

Propos recueillis le samedi 26 juillet 2014 par Yves Kafka

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Photo Laurence Bardini

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