« LA PEAU DURE » : TROIS SOEURS OU LA VIE DEVANT SOI…

la peau dure matignon

Théâtre des Carmes Hors Les Murs au 17 rue de la Petite Saunerie (jauge limitée) – Du 8 au 20 juillet à 18h30 (relâche le 14).

« La Peau Dure » de Raymond Guérin : Trois sœurs ou La Vie derrière soi…

Jean-François Matignon était tout jeune metteur en scène lorsqu’il se saisit une première fois de cet écrit d’une lucidité sans concession, teintée d’un pessimisme amer mais lumineux, de Raymond Guérin (écrivain reconnu par Albert Camus et Jean Paulhan notamment, tombé ensuite très injustement dans l’oubli) dans lequel l’auteur donne à voir de manière crue et poétique, dans une langue traversée autant par les saillies populaires de ces héroïnes que par les fulgurances poétiques de leur langage à vif, l’histoire chaotique de ces trois sœurs au sortir des années sombres de la seconde guerre mondiale.

Elles ont pour nom Clara, Jacquotte et Louison. Chacune avec une émotion à fleur de peau, celle qui transpire des gens simples, exhume devant nous – pris comme témoins confidents – les petits bonheurs et les grands désastres de leur existence marquée du sceau de la misère et des coups reçus. Une seule comédienne les incarne tour à tour : Sophie Vaude, riche d’une humanité troublante, donne corps et âme à leur parcours.
Le dispositif intimiste de la représentation participe pleinement à la manière dont on reçoit ces vibrants témoignages. En effet Jean-François Matignon, dont on connaît et apprécie la sensibilité exacerbée pour Patrick Modiano (excellente Ronde de nuit donnée actuellement au Théâtre des Carmes), a tenu à exiler ce rendez-vous avec ce passé qui n’en finit pas de passer hors des murs du Théâtre. Plus précisément au 17 rue Petite Saunerie (on se croirait précipité dans un roman de Modiano, avec les multiples adresses qui le jalonnent…), dans les appartements dont il dispose. Là, dans une atmosphère hors du temps (les tapisseries aux motifs fanés sont celles des années 50, défraîchies, lézardées mais gardant accroché à elles le temps immobile ; il y va ainsi du mobilier maintenu dans son jus), les quinze personnes conviées sont invitées à cette étrange et fascinante rencontre avec une époque dont tout les sépare.

Chez ces petites gens-là, il y a d’abord Clara, l’aînée des trois sœurs, assise sagement à côté de la cheminée, dans sa robe blouse tirée soigneusement sur ses genoux humblement serrés, et qui n’arrête pas de se triturer les doigts en en faisant craquer les jointures ou de se tordre le visage nerveusement en grignotant un gâteau. Tentant de repousser l’angoisse qui l’étreint quand elle est submergée par les vagues de son passé qui explose sa pauvre tête, s’excusant presque d’être là comme seuls les gens modestes, convaincus de l’inintérêt de leur existence, savent le faire, elle va dévider son passé.

Bonne chez un couple bienveillant envers elle, elle raconte ce matin-là où, levée comme tous les jours à 6 heures (« sauf le dimanche », ajoute-t-elle, un éclair de bonheur dans les yeux), un gendarme muni d’un mandat d’arrêt à son nom, est venu la conduire en prison. Les protestations de Monsieur n’y ont rien fait : elle dut gagner le dortoir des prévenues après avoir subi l’isolement de l’interrogatoire pendant deux grands jours, sans aucune hygiène alors qu’elle avait « ses affaires » qui lui collaient aux cuisses. Quant aux colis adressés par Madame (on ne mange pas en prison), ils lui arrivent vidés de leurs conserves.

Son crime ? Dénoncée pour avortement [sous Pétain, l’avortement fut déclaré un « crime contre l’État » passible de la peine de mort, et en 1943 une femme fut guillotinée pour avoir aidé à le pratiquer]. Elle sait qu’aucune preuve ne peut vraisemblablement lui être opposée mais elle tremble d’être forcée à avouer qu’elle a aidé sa sœur à le pratiquer sur elle. Et puis ça touche en elle l’intime, elle qui a perdu en Allemagne un enfant de six mois par empoisonnement du sang. Tout comme ses sœurs, elle avait été dénoncée au Service du Travail Obligatoire par son père devenu veuf, qui, voulant se débarrasser d’elles pour s’acoquiner à une femme dotée d’une descendance nombreuse, avait trouvé ce petit arrangement avec son époque.

A la libération, placée chez des premiers patrons, elle se retrouve enceinte une deuxième fois mais, promis juré, si elle a perdu le fœtus c’est par accident, en portant la petite lessiveuse un jour de grande lessive où elle a senti quelque chose lui couler entre les jambes. Quant à sa patronne, elle aussi tombée enceinte, elle s’est fait avorter, mais pour elle aucun risque de poursuite… Nouveaux patrons. Lui, lui passait les mains entre les cuisses. Elle, avait tenu à lui faire passer sa première communion. Ainsi la bourgeoisie bien-pensante s’arrangeait-elle avec la religion.

Jugement : acquittée faute de preuves. Et l’injustice qu’elle retient, c’est qu’elle avait dû, suite à sa libération, payer la nuit à l’orphelinat ainsi que le voyage retour chez ses maîtres… Alors que c’était eux, les juges, qui s’étaient trompés puisqu’ils l’ont déclarée innocente ! Le réconfort, elle le trouvera chez Madame qui l’accueille avec un bon café sucré et des tartines beurrées. Quant au bain, donné par Madame dans une vraie baignoire (il fallait bien sûr désinfecter les vêtements…), elle se souvient encore du parfum délicieux du savon sur sa peau.

Invités à passer dans l’autre pièce, nous y retrouvons Jacquotte, le visage blême des tuberculeuses, le corps souffreteux suspendu à un souffle entrecoupé. C’est elle des trois sœurs qui s’est mariée en premier, à la libération. Et comme le mari, Henri, voulait s’établir à son compte, elle a dû travailler en atelier, à la chaîne de couture, les mains déchirées par l’ouvrage, dans des conditions insalubres. « Les hommes c’est comme ça. Ça fait pas d’efforts pour comprendre. Ça se contente des apparences. »

Quant à la mère d’Henri, elle l’a toujours rejetée, elle, la malade. Et quand Marie-Ange est née (accouchement difficile mais vrai bonheur de pouvoir offrir à sa fille la layette et une voiture d’enfant grâce à la prime de naissance), elle a été très affaiblie par la déchirure qui a mis longtemps à cicatriser. Elle s’est mise à tousser de plus en plus. Les radios ont décelé une lésion du poumon. La petite a dû être placée en nourrice. Pendant qu’elle était au sanatorium, Henri s’est mis à sortir avec des copains. Il a rencontré une femme. A demandé le divorce. Elle s’est placée chez un veuf de quarante ans, marchand de journaux, qui, outre le fait qu’il s’emporte sous l’effet de l’alcool, la cogne régulièrement.

« Quand j’étais gamine, je ne comprenais pas qu’un homme puisse battre sa femme. Je finis par croire que c’est naturel. Je suis à nouveau enceinte. De François. » Echos lointains d’Une Vie de Guy de Maupassant.
Enfin, la dernière des sœurs Coustu, Louison la rebelle. Elle arbore une crinière sauvage et déborde d’une énergie ravageuse. Elle surgit par l’embrasure de la fenêtre, le corps entièrement secoué par l’indignation. Jean, son homme du moment, est avec une fille ! Elle le sait… Elle les suit ! Boire pour se vider l’esprit. Pour ne plus penser à rien. Quand elle pense qu’ils viennent peut-être de faire l’amour, ça la détruit. « Ce que c’est compliqué les hommes. » Surtout pour elle. Dès qu’elle a fini de faire l’amour, elle voudrait que ça recommence… Elle énonce ces rencontres, toutes des échecs. « Les hommes ne sont pas capables de donner. Pensent qu’à l’argent. C’est coucher avec, qu’ils veulent. »

Elle tient, elle, de son père qui leur foutait des raclées ! C’est pas comme ses sœurs, aussi cruches que leur mère… Elle va pas se laisser faire… Sauf qu’elle a eu la bêtise de ne pas tenir sa langue. Sur l’oreiller, elle est allée raconter à Jean qu’elle a avorté.

Trois destins dépliés devant nous par une même actrice, Sophie Vaude, douée comme pas une pour se couler dans la peau de ces femmes, terriblement humaines, cabossées par l’existence, certaines résignées à leur sort, toutes écorchées vives, et en faire revivre les moindres frémissements. De l’une à l’autre, elle se métamorphose, physiquement et moralement, pour accueillir en elle leurs moindres tics.

Quant à la langue de Raymond Guérin, authentique et sublime, elle colle parfaitement à l’essence du parler populaire ; un parler qui, comme on dit du vin, « a du corps ». Enfin le cadre scénographique, authentique s’il en est puisqu’il s’agit d’un appartement conservé intact des années d’après-guerre, et la mise en scène tirant tout le parti possible de ce cadre, dont le mérite « visionnaire » est à attribuer à Jean-François Matignon, font de cette forme hors-norme un moment exceptionnel de théâtre intimiste.

Yves Kafka

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