« LE PRINCE TRAVESTI » : AU CHÊNE NOIR, DANIEL MESGUICH ILLUMINE MARIVAUX

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LEBRUITDUOFF.COM – 14 juillet 2015

Le Prince Travesti – mes Daniel Mesguich – Théâtre du Chêne Noir du 4 au 26 juillet à 18h45 (relâche le lundi).

Marivaux, écrivain des Lumières, mérite beaucoup mieux que le nom auquel sa destinée littéraire reste attachée et qui réduit, encore trop souvent aujourd’hui, la portée de son œuvre. En effet, loin de se résumer au chassé-croisé des amours contrariées, le « marivaudage », ce badinage qui prend la forme de propos superficiels, galants et précieux, n’est qu’une entrée en matière pour traiter le sujet éminemment politique du rapport de domination entre les classes sociales. Ainsi va-t-il du Prince travesti qui, d’aventurier – non sans noblesse de cœur, certes – s’avèrera Prince de sang, et surtout d’Arlequin, son truculent et génial valet, qui saura avec un brio éclatant, lui l’humble domestique, démasquer et ruiner l’ambition démoniaque d’un Grand de la Cour – le félon Frédéric, ministre de La Princesse – en prenant de manière implacable le pouvoir sur lui et en précipitant sa perte.

L’intrigue à tiroirs pourrait s’énoncer en quelques mots. Une Princesse se croyant amoureuse d’un bel aventurier, pourtant supposé plébéien – mais le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas – charge sa confidente et amie, la princesse Hortense, d’intercéder en sa faveur auprès de lui. Or il se trouve que par le plus grand des hasards, cet aventurier qui se fait appeler Lélio, se trouve être l’homme qui lui a naguère sauvé la vie et dont elle est tombée follement amoureuse… Conflit de loyauté en elle, mise à mal entre le penchant qu’elle éprouve pour son séduisant sauveur et la fidélité qu’elle doit à la Princesse régnante, son amie. De plus, Frédéric, le fourbe ministre qui vient d’être supplanté par Lélio (préféré à lui pour de hautes missions) n’a qu’une idée en tête : la perte de ce bel et brillant inconnu ! Si l’on ajoute qu’Arlequin, aux riches ruses, est le valet de Lélio, on a tous les ingrédients de ce conte de fée à valeur sociale et au parfum de polar noir.

La scénographie de Camille Ansquer et la mise en scène imaginée par Daniel Mesguich sont assez « magiques », dans toutes les acceptions du terme. Au niveau esthétique d’abord, chaque détail est « merveilleusement » étudié. Ainsi les murs du palais, lieu des intrigues, sont de miroirs sans tain qui laissent apparaître la princesse espionnant les scènes en jeu. De même ces éclairs qui traversent le plateau en illuminant ou en plongeant dans l’obscurité les allées et venues des intrigants participent de l’atmosphère féérique. Quant aux costumes (de Dominique Louis) et aux maquillages (fort expressifs, d’Eva Bouillaut), ils sont là pour souligner la noirceur des uns ou encore la noblesse et la beauté des autres. Les qualités plastiques de l’univers ainsi créé participent pleinement à la fête des sens tout comme le jeu sans faille des acteurs (William Mesguich, Alexandre Levasseur, Grégory Corre, Sarah Mesguich, Sterenn Guirriec, Rebecca Stella et Alexis Consolato), excellents et remarquablement dirigés.

Mais la « magie » éclairée du metteur en scène se situe peut-être encore plus dans l’intelligence fine de l’interprétation qu’il peut livrer du texte de l’écrivain des Lumières. En effet, Daniel Mesguich a délibérément accordé à Arlequin une place de choix, pour ne pas dire la place centrale. C’est lui, le manant, l’homme de peu, qui détient au final le pouvoir sur les autres et qui va en dévoilant les abjectes visées de Frédéric, le ministre fripon, retourner la situation non seulement en sa faveur (Cf. les écus sonnants et trébuchants qu’il lui soutire de manière jubilatoire – et pour lui, et pour nous ! – ainsi que la belle Lisette qui tombe dans son escarcelle), mais devenir – mérite encore plus grand – l’artisan avisé du triomphe de la Vérité sur l’imposture. Ses pantomimes et cabrioles, ses jets à plat de tout son long aux pieds des puissants, ses boniments à la rhétorique huilée, sont non seulement hilarants mais ils sont brillants et décrédibilisent les nantis qui se laissent abuser par leur force subversive.

Gageons que l’auteur du Prince Travesti, amoureux du Théâtre et de la Vérité, serait ravi de voir sa pièce montée ainsi, dans le droit fil de ses intentions. Surtout lorsque le metteur en scène contemporain, cerise sur le gâteau, conclut superbement sa représentation par une éloquente mise en abyme du théâtre…

En effet, alors que les autres protagonistes se sont « accordés » à leur moitié respective (la Princesse avec l’Ambassadeur qui est en fait Roi, la Princesse Hortense avec Lélio qui est en fait Prince, Arlequin avec Lisette… qui sont eux-mêmes !), le félon Fréderic, lui, isolé et rejeté par tous, se penche sur un théâtre miniature, façon maison de poupée, pour en retirer sa figurine désormais nulle et non avenue : le Théâtre, pour Daniel Mesguich comme il l’était pour Marivaux, est le lieu où les masques tombent et où la vérité finit toujours par triompher !

Yves Kafka

Photo Arnold Jerocky

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