LE VIVIER DES NOMS : LA LANGUE PROLIFERANTE DE NOVARINA

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LEBRUITDUOFF.COM – 14 juillet 2015

Festival d’Avignon 2015 : Le Vivier des noms – Texte, mise en scène, peinture : Valère Novarina – Cloître des Carmes – 5,6,8,9,10,11,12 juillet 2015.

Le Cloître des Carmes devient un « intérieur très en désordre ». Par terre gisent des camélias offerts au sol, ce sont des dessins peints, ils ont une forme humaine et animale. La pièce débute par une scène de description d’un escalier en colimaçon, dans le noir. La voix unique et inénarrable d’Agnès Sourdillon pulvérise l’acoustique, son costume est magique, composé des petites chaînes d’argent qui pendent sur son tee-shirt noir. Et on voit ce petit rectangle lumineux, coloré en sucre d’orge fixé, en haut du cloître. Dessus brille en lettre minuscule, je suis. On pense à un écran d’ordinateur ou de télévision. Visuellement, on est conquis dès les premiers instants, immergé à l’intérieur d’un présent absolu.

La langue des acteurs est proliférante ; les dessins qui quadrillent la peau du plateau sont resplendissants. Ça bouge, ça s’anime dans la bouche des acteurs qui la vit à vif, sous la force de mots. Ce verbe vient pressentir la pensée, deviner à tâtons l’accord parfait entre langage et musique. Les peintures sont des nervures, nervures de la partition du Vivier des noms. L’animal dramaturgique de Valère Novarina se déplie ; calmement, les acteurs viennent comme de nulle part, sans entrée ni sortie clairement visible. Ils sécrètent le texte, donnent aux amas de mots de Valère Novarina leur souffle divinatoire.

Au centre de cet afflux, au cœur de cet amas de noms composés de poussière intemporelle de mots minéraux, on peut peut-être aussi y deviner tous les oubliés de l’histoire, les perdants et les perdus, et les autres inconnus qui sont là quelque part. On les voit s’exiler, s’en aller ailleurs après s’être détachés des grands récits, des pages des livres d’histoire. L’oreille est attrapée via la rythmicité ; la musicalité mise en œuvre par l’émiettement de la langue du dramaturge file et défile avec l’imaginaire. On s’est assis pendant près de trois heures pour s’approcher au plus juste de l’insaisissable. Une cohorte de personnes, d’apparitions et de disparitions soudaines, sans histoire narrée, est incantée et incarnée simplement dans la nuit, telle une prière.

La scène donne chair à une hypnose. Puis, ces scènes musicales, où l’accordéon vient s’articuler à la langue, la ponctuer d’instants pointus et tendres, s’accrochent au son du langage, contribuent à l’hypnose totale dont il est question dans les gradins. On est scotché, scié, d’un coup, presque estomaqué par les questions qui se fracassent dans ce texte en fusion perpétuelle. Elles touchent au fond de l’acte même du partage des sons, des ondes humaines, animales et végétales qui disent quelque part peu avant le noir final que « dans le souvenir est le secret de la rédemption ».

Quentin Margne

Article publié en partenariat avec INFERNO MAGAZINE

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Photos Festival d’Avignon

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