ANNIE ERNAUX ET JEANNE CHAMPAGNE : UNE HISTOIRE DE « PASSION SIMPLE »

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LEBRUITDUOFF.COM – 18 JUILLET 2015

« Passion simple » – Le Petit Louvre (Salle Van Gogh) du 4 au 26 juillet à 12h30

Initiée par Antoine Vitez et Roger Planchon, la metteuse en scène des pièces de Peter Handke, Edward Bond, Heinrich von Kleist, Bertolt Brecht mais aussi d’Agota Kristof ou encore de Marguerite Duras, aime la littérature et ses « en-jeux ». Annie Ernaux, à qui elle a consacré l’une de ses créations récentes (« La Chambre, la Nuit, le Jour » traversée par les mots d’Annie Ernaux, Pascal Quignard et Marguerite Duras), lui offre ici l’opportunité de poursuivre le travail à jamais accompli sur les rapports entre écriture et sentiment amoureux.

« A partir du mois de septembre, l’année dernière, je n’ai plus rien fait d’autre qu’attendre un homme : qu’il me téléphone et qu’il vienne chez moi », début du roman. « Un soir le téléphone a sonné. Il voulait me voir (…) C’est ce retour irréel qui donne à ma passion tout son sens… C’est de ne pas en avoir. Grâce à lui j’ai approché la limite qui me sépare de l’autre. Je l’ai franchie. Il m’a relié davantage au monde », fin du roman… et de la passion.

Entre les deux, avec une précision d’entomologiste et une distance froide contrastant avec la perte de toute conscience autre que celle du diktat du désir irrépressible de la présence de l’autre – dénommé simplement A – la comédienne Marie Matheron, « absente à elle-même » retrace les mots d’Annie Ernaux, protagoniste et auteure de ses écrits.

« Habitée » par cet homme qui, pendant deux ans, n’allait laisser aucune autre place dans sa tête que celle attribuée aux tâches ritualisées à accomplir (ravitaillement au supermarché, correction des copies, séances de cinéma avec des amis) – comme si ces dernières pour réelles qu’elles fussent participaient d’une fiction qui ne la concernait pas – elle ressentait les mots qui se formaient étrangers à sa volonté, comme l’était l’ensemble de ses actions. Seul la concernait ce qui avait rapport avec A : « lire dans le journal les articles sur son pays (il était étranger), choisir des toilettes et des maquillages, lui écrire des lettres, changer les draps du lit, noter ce que je ne devais pas oublier de lui dire, acheter du whisky pour la soirée ensemble. »

Ainsi, avec une sobriété qui rend cliniquement compte du dessaisissement de soi au centre du processus passionnel, vont être énoncés les morceaux éclatés de cette existence suspendue entre les crissements des pneus de la voiture de A arrivant, et le claquement de la porte de la même voiture repartant. Temps suspendu où aucun autre avenir n’avait place que le prochain rendez-vous « à venir ». Ces rencontres donnant lieu, dans un cahier soigneusement tenu, à des paragraphes rédigés les annonçant, et à une narration des moindres détails ensuite.

Seul comptait cet homme dans son lit au milieu de l’après-midi… Unité d’action, de temps et de lieu. Comme dans les tragédies, la règle des trois unités était immuable. Plus rien d’autre ne comptait. Le désordre était le signe des gestes que A avait accomplis ; le sperme sur les draps et son corps, les traces de son passage. Aliénée – au sens étymologique d’ « appartenir à quelqu’un d’autre » – elle se répétait en boucle les mots qu’il avait prononcés. Et plus le temps la séparait de sa précédente visite, plus l’angoisse grandissait en elle.

Cette passion, dit-elle, « je l’ai vécue comme si je l’écrivais : avec le même soin de réussir chaque scène. » Cette perte de toutes références réelles (que comptaient pour elle maintenant la réussite scolaire de ses enfants, les week-ends à prévoir et tout ce qui auparavant constituait le noyau de sa vie ?) se traduisait aussi par des dépenses inconsidérées, par des périodes abyssales de temps consacrées à rêver et à attendre, par un désengagement matériel qui la surprenait au point de ne plus prêter aucun cas aux brûlures causées dans le tapis par la théière. La perte de la réalité métaphorisée dans toutes ses dimensions. L’amour rêvé, sa seule projection.

L’impression de vivre cette passion de manière romanesque lui est encore soulignée par les signes qu’elle accumule pour l’exposer. Jusqu’à la jalousie ressentie ce printemps-là où la lambada battait son plein et où les robes légères des femmes ne pouvaient qu’exciter les fantasmes de A, attiré par la sensualité brésilienne et les ambiances festives de Cuba. Tombée affreusement jalouse d’une chanteuse cubaine exhibée sur papier glacé de magazine, elle envisage un instant de rompre. Mais pour échapper au vide, elle ne peut s’y résoudre.

Retourné dans son pays, A ne fit plus d’apparitions. Le temps ne servait plus à rien. Il la faisait seulement vieillir… Puis, un jour, elle constate que les petits plaisirs quotidiens pour lesquels elle n’éprouvait plus aucun attrait, ne lui font plus horreur. Quand elle revoit A à Paris et qu’elle le raccompagne en voiture à son hôtel, sous le tunnel de la Défense, lui vient cette question : « Où est mon histoire ? »…

Histoire d’une Passion Simple qui vaut par le récit d’une écriture blanche où la protagoniste relate cliniquement le processus de la passion à l’œuvre en elle. Expérience aux limites de l’amour et de l’écriture, subtilement mise en valeur ici par une scénographie dépouillée ; les deux séquences vidéo projetées sur les murs de la chambre et qui encadrent le récit de ce huis clos enfermant, en ménageant deux ouvertures sur l’extérieur (arrivée puis départ en voiture de A), sont en parfaite adéquation avec les intentions de l’auteure.

La très belle réussite de cette adaptation à la scène que l’on doit à Jeanne Champagne est d’avoir, avec la même finesse et intelligence sensible que celle dont fait preuve Annie Ernaux, su garder « la bonne distance » par rapport aux événements « re-présentés ». Ils ne font sens qu’au travers de l’ordonnancement des mots dont l’actrice se fait le subtil écho.

Yves Kafka

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