INTERVIEW : FAÏZA KADDOUR, « LE FRICHTI DE FATOU »

faiza kaddour

LEBRUITDUOFF.COM – 20 juillet 2015

INTERVIEW : Faïza Kaddour, auteure et comédienne de « le Frichti de Fatou », joué à Présence Pasteur

BDO : Votre texte est construit autour de deux axes, l’explication assez crue de la mécanique du sexe et le choc des cultures, quel en est la genèse ?

Faïza Kaddour : A la base c’est une demande qui émanait de Jean-François Toulouse qui est le directeur artistique de la compagnie et qui a comme particularité de faire du théâtre scientifique, c’est à dire ramener la science sur le plateau de l’art et pouvoir permettre aux gens d’apprendre quelque chose de façon assez ludique. La thématique du texte de 2006 était donc la sexualité. Je venais d’arriver à bordeaux et il m’a demandé si cela m’intéressait de m’emparer de ce sujet, j’ai dit d’accord rapidement mais au début je ne savais en fait comment aborder le sujet, c’était ma première écriture et il m’est paru évident de partir de ce que je suis, c’est-à-dire franco-algérienne. Je me suis dit qu’il serait intéressant de parler de sexualité à partir de ces deux cultures qui n’abordent pas du tout la sexualité de la même manière. En orient c’est très fourni en littérature mais au Maghreb ça reste quand même un sujet très tabou et l’éducation ne se fait pas, on se découvre au fur à mesure de la vie alors qu’en France la découverte peut se faire au travers de supports assez forts tels que la littérature érotique ou la pornographie, il y a aussi des plannings familiaux. Il y en a bien sûr aussi en Algérie, en Tunisie ou au Maroc mais ce n’est pas accessible et les femmes n’y vont pas, d’où cette idée de faire un personnage qui va d’un côté naître en Algérie avec cette question que moi je me suis posée étant petite qui est « comment on fait les bébés ? ». D’ailleurs comme tous les enfants qui se sont posés cette question au moins une fois et la réponse va de la fermeture-éclair dans le ventre au « ça pousse dans les choux ! » .

BDO : Mais votre texte va bien au-delà de la mécanique ou de la chimie du sexe, il y a le choc des cultures qui pour le coup est assez dur et lourd.

Faïza Kaddour : Au départ c’était la mécanique de la sexualité mais la sexualité c’est dur et primaire et au cours de l’écriture ce sont déployés des sujets issus de ma double culture et qui se sont naturellement greffées au texte comme bien sur l’immigration, la France et l’Algérie qui ont une grande histoire commune, la fracture familiale, l’arrangement pour le mariage où on s’aperçoit que le mariage n’appartient pas aux individus mais plutôt à la famille ou à la Cité. Il n’y a rien d’individuel mais ce sont des contrats, comme ici où le contrat fait par Fatou la fait venir en France ou là encore il y a une fracture familiale. Elle est immigrée, là elle se retrouve dans belle famille et découvre un autre univers, une autre façon de penser, elle est prise en main par des femmes du planning familial qui voient arriver l’oie blanche du bled et vont donc lui apprendre comment prendre connaissance de son corps et ce de façon très crue aussi. Et finalement c’est par sa propre expérience qu’elle va s’émanciper de son ignorance en découvrant l’Amour avec quelqu’un et en le vivant très simplement. Ce qui est intéressant dans le spectacle c’est que ça part d’une histoire de sexualité pour finalement parler d’autre chose, c’est-à-dire de l’émancipation de la femme et de la liberté.

BDO : Vous avez écrit ce spectacle en 2006, pourquoi le remonter ?

Faïza Kaddour : En fait le spectacle tourne très bien mais pourquoi venir le jouer maintenant ? c’est qu’on s’aperçoit que c’est toujours d’actualité, qu’ il y a beaucoup d’amalgames entre la tradition et la religion, que les religions sont quelque chose qui doit s’adapter aux traditions et qu’avant de s’attaquer aux problèmes de religions il y a aussi à voir dans nos traditions comment faire avancer les choses. Et pas que chez les maghrébins, le sujet doit être posé dans les deux sens, la tradition est vraiment la première chose dans laquelle on baigne.

BDO : Il y a quelques textes algériens dans ce Off d’auteur algériens mais qui ne vivent pas en Algérie. Est-ce qu’il y a une culture théâtrale et d’écriture possible en Algérie de nos jours ?

Faïza Kaddour : Bien sûr il y en a ! J’ai moi-même assisté à des représentations à Alger, ça existe, il y a des poètes, écrivains et dramaturges. La difficulté pour eux là-bas est de pouvoir monter leur travail, ils n’ont pas la même reconnaissance qu’ici et tout est très fluctuant. Il y a quelque chose qui semble gelé pour l’instant, la culture n’est plus ce qu’elle a été mais n’est pas encore ce qu’elle sera, on est dans une sorte de passage et c’est pour ça qu’ils s’exportent, qu’ils quittent le pays.

BDO : Monter ce type de spectacle de spectacle en Algérie semble quand même impossible ?

Faïza Kaddour : Non je ne crois pas, ce n’est pas impossible mais cela dépend de la période, comme je disais tout est très fluctuant, on peut tomber pendant une période ou c’est faisable et une autre ou cela est impossible. Je ne sais pas sur quoi cela repose, on peut dire que la culture en Algérie peut s’apparenter à une savonnette, en ce moment on ne sait jamais sur quoi on va tomber.

BDO : La musique à une place très importante dans votre spectacle, que représente-t-elle ?

Faïza Kaddour : Très importante ! C’est d’ailleurs une création d’Agnès Doherty qui travaille avec nous depuis le début avec la musique qui est réellement l’âme du spectacle et symboliquement la conscience de Fatou , c’est elle qui donne la respiration. J’ai une autre forme ou je le fais toute seule au youkoulélé mais même si c’est un autre rapport le principe reste le même, c’est vraiment l’âme et le rythme de la pièce.

BDO : Quels sera le sujet de votre prochain spectacle ?

Faïza Kaddour : Entre temps j’ai fait un autre texte sur l’émancipation des femmes arabes mais le prochain qu’on va monter avec Jean-François Toulouse n’a rien à voir, le sujet sera la disparition des animaux par le fait de l’activité humaine. D’autre part et pour rester dans la thématique des femmes et de l’émancipation, je travaille sur un texte sur les femmes et le vin. Pourquoi ? Parce que dans le domaine viticole les femmes gagnent de plus en plus de terrain, elles ont d’ailleurs une façon particulière de faire le vin qui commence à être reconnue.

BDO : Un coup de cœur sur ce OFF 2015 ?

Faïza Kaddour : J’en ai plusieurs mais il y en a un qui m’a vraiment retourné, c’est « le contraire de l’Amour » d’après le Journal de Mouloud Feraoun mis en scène par Dominique Lurcel au théâtre du Roi René. C’était le journal d’un instituteur kabyle dans les années colonisatrices, de 55 à 62, pendant lesquelles il témoigne de cette période. Je ne sais pas si c’est un coup de cœur mais c’est un spectacle qui m’a réellement retournée.

Propos recueillis par Pierre Salles

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