« L’AUGMENTATION », PEREC ET LE THEÂTRE DE L’AUTRE SCENE

l'augmentation

LEBRUITDUOFF.COM – 20 juillet 2015

« L’Augmentation » Georges Perec / Pascal Joumier et le Théâtre de l’Autre Scène – à la Fabrik Théâtre du 4 au 25 juillet, les mardi, jeudi et samedi, à 14 h

Georges Perec n’avait pas son pareil pour jouer avec le langage, le tordre en tous sens, pour lui faire dire « l’impensable », jusqu’à s’imposer des contraintes allant jusqu’à La Disparition (titre éponyme de son roman) de la voyelle « e » pour mieux suggérer le vide causé en lui par la disparition d’« eux », ses deux parents, décédés lors de la seconde guerre mondiale. Il est aussi l’auteur de romans comme Les Choses : Une histoire des années soixante ou encore de La Vie mode d’emploi, dans lesquels il rend compte de manière quasi obsessionnelle de la fascination exercée par la société de consommation ou encore de la vie contrainte des habitants d’un immeuble.

D’où le choix présent d’un avatar de l’inconscient freudien, le Théâtre de L’Autre Scène – compagnie créée en 1989 par René Pandelon, psychiatre et directeur artistique – d’offrir la possibilité à des « sujets désirants » (patients et personnels) du CHS de Montfavet de se saisir de L’Augmentation, texte à forte résonance sociale et personnelle.

En effet dans L’Augmentation, écrit dans les années 70 mais toujours d’actualité, le double Prix Renaudot et Médicis met en scène des employés qui s’estiment (légitimement) sous-payés et qui vont mettre en place des stratégies récurrentes pour obtenir de leur chef de service une augmentation. Simple argument prétexte à la production d’un texte en boucle où la compulsion de répétition est générée avant tout par un type d’organisation du travail excluant d’emblée la singularité du désir, et ce dans le but à peine caché de laminer les employés traités comme de vulgaires outils de production. Pièce à la fois drôle et profonde qui n’est pas sans avoir quelques échos lointains avec Les Temps Modernes de Charlot.

Six femmes, placées indifféremment derrière des pupitres où trônent des machines à écrire, et circulant au gré des chorégraphies de l’un à l’autre (Mais quelle importance ? Ne sont-elles pas interchangeables, tant leur absence de singularité leur retire toute personnalité ?) vont donc inventer des stratégies pour tenter d’approcher le chef de service sensé détenir le pouvoir de leur accorder ladite augmentation.

Et lorsque l’une d’elles finira par obtenir le précieux rendez-vous, usant à l’occasion de certains arguments spécifiquement féminins, elle sera assurée de la profonde considération de l’entreprise toujours prompte à gratifier ses chères employées d’un colis à Noël, d’un voyage à Baden Baden, de places de cinéma pour les enfants, et cerise sur le gâteau, récompense suprême pour les plus méritantes, de la remise de la médaille du travail en présence de toutes les personnalités locales ! Quant à sa demande d’augmentation, elle sera étudiée, avec toute l’attention nécessaire, et réponse lui sera apportée dans un délai de six mois.

Au-delà du caractère drolatique de cette comédie (in)humaine, dans le creux de laquelle se love une critique sociale de l’oppression générée par le monde du travail, ce qui se joue et rejoue ce sont les jeux de pouvoirs entre les individus. Et même si les stratégies de ces femmes face à l’exploitation dont elles sont l’objet peuvent prêter à sourire, leurs désirs de résister en chantant (plutôt qu’en déchantant) revêt quelque chose de jubilatoire. Luttant avec les armes qui sont les leurs, affichant une bonne humeur à toute épreuve, elles transmettent une formidable bouffée d’énergie vivifiante.

Comme le disait Adrian Miatlev dans le numéro 63-64 de la revue La Tour de Feu consacré à Antonin Artaud ou La Santé des Poètes : « Quand on est malade, on va voir un médecin. Quand je suis malade, je vais voir les malades et ils me guérissent, eux. »

Ce théâtre « fait » par une communauté animée par le goût de créer ensemble, dans laquelle il serait bien hasardeux de reconnaître qui a le titre de soignants, qui hérite de celui de patients, et qui convoque intelligemment des textes à plusieurs entrées, est si nécessaire qu’il devrait urgemment … être déclaré d’utilité publique… et subventionné en conséquence.

Yves Kafka

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