STEROPTIK : « DARK CIRCUS », CIRQUE ONIRIQUE EN CHANTIER…

dark

LEBRUITDUOFF.COM – 21 juillet 2015

Festival d’Avignon – Dark Circus – Stereoptik – Chapelle des Pénitents Blancs du 19 au 23 juillet à 11h et 15h

Les spectateurs de la Chapelle des Pénitents Blancs, à la fin de la première de la création du duo Stereoptik, avaient du mal à revenir de ce merveilleux voyage au pays de cet improbable cirque dont le slogan est déjà tout un programme en soi : « Venez nombreux, devenez malheureux ! ». Tels des Alice ayant traversé le miroir, ils n’en croyaient pas leurs yeux du miracle qui venait de se produire. Sonnés de bonheur, bouleversés d’émotion, leur réponse c’est leur corps qui l’a délivrée : une standing ovation et de très nombreux rappels ô combien justifiés par cet incroyable spectacle, construit en direct sur le plateau par Romain Bermond et Jean Baptiste Maillet, deux musiciens plasticiens aussi talentueux que (jusque-là) peu connus.

Tout ici relève de la magie… D’abord, cette « fabrication à nu ». Époustouflant d’assister aux gestes des deux complices qui, tels des Prométhée (mais la modestie en plus), s’affairent derrière leur pupitre artisanal éclairé par un simple spot pour, au pinceau et à l’encre de Chine, donner vie aux personnages lorsque ceux-ci ne sont pas des silhouettes prédécoupées qui en ombres chinoises défilent au rythme de la machinerie d’une sorte d’orgue de Barbarie actionnée par leurs soins. Des jets de sable sur le papier dessinent l’espace de la piste ou suggèrent encore les reliefs d’un paysage dans lequel gambade un cheval fougueux… bientôt entouré d’un enclos qui pieu à pieu s’élève du sol… pour qu’un simple coup de gomme vienne ensuite effacer les barrières qui le retenaient prisonnier et lui redonne la liberté en le délivrant du lasso du dompteur.

De même, le plasticien, soucieux au plus haut point de la liberté de sa créature de papier, tendra malicieusement le bras au cheval pour permettre à ce dernier, s’en servant de pont, de franchir l’abîme entre deux falaises à pic. La caisse claire deviendra à son tour le centre de la piste aux étoiles, et le manche de la guitare sera la tête de l’infortuné dompteur de lion. Et il ne s’agit là que de quelques aperçus de la créativité foisonnante à l’origine de l’histoire merveilleuse qui, projetée, prend place sur l’écran.

Merveilleuse, elle l’est assurément la belle histoire de ce chapiteau où, à l’unisson du M. Loyal déprimé à la voix monocorde, style chanteur de rock ayant beaucoup vécu, les artistes semblent d’emblée résignés à une représentation « unique » en noir et blanc au milieu d’une cité hérissée elle-même de tours en noir et blanc : les numéros de la trapéziste sur sa corde volante, de l’homme au canon, du dompteur du lion indomptable, du dresseur de chevaux, de l’amoureux-cible humaine de la lanceuse de couteau, sont tous ponctués d’un roulement de grosse caisse… annonçant le destin « tragi-comique » de leur auteur précipité illico presto dans les bas-fonds du royaume d’Hadès.

Sauf que, les contes sont ainsi faits que survient « l’élément réparateur », le petit grain de sable qui va déjouer la mécanique en marche. Au micro, le Monsieur Loyal déprimé, annonce un dernier numéro, non prévu celui-ci… Un jongleur – à une seule balle ! – si maladroit qu’il se prend les pieds dans le tapis et s’étale de tout son long, assommé par la petite boule. Celle-ci glisse alors sur la piste et – miracle !- de grise elle devient d’un rouge éblouissant ! Elle s’échappe dans les rangées résignées des gradins. Et, deuxième miracle, elle irradie chacun qui va « retrouver des couleurs » (pour de vrai). Mais l’enchantement des spectateurs sera à son comble lorsque le lion, guitare à la main, crinière au vent, et en habits lumineux d’apparat, viendra poser sa grosse bonne tête contre celle du dompteur ressuscité. Défileront l’équilibriste, l’homme canon, le couple de lanceurs de couteaux, le dresseur de cheval, tous ayant repris des couleurs, pour danser une farandole sous les airs électriques du lion à la guitare. A l’unisson, la cité alentour, comme le chapiteau et ses occupants, se parera des couleurs lumineuses.

La chute de ce conte réalisé à partir d’un (court) récit du facétieux PEF (auteur du Prince de Motordu ) est un bijou de poésie sensible : « Lorsqu’un clown entre en piste, souvent les plus jeunes spectateurs sont pris d’une peur irrépressible. C’est parce que, sans le savoir, ils ont en eux toute la mémoire du monde et qu’ils savent qu’à un moment donné de l’histoire, un Dark Circus a vraiment existé dont il reste en souvenir une boule rouge sur le nez des clowns. »

Ainsi, au rythme soutenu des inventions projetées, on est pris en sandwich entre l’histoire fabuleuse qui nous est racontée et la construction magique de cette même histoire ; un double tourbillon qui nous fait délicieusement tourner la tête au propre comme au figuré.

Hymne vibrant à la fragilité du cirque qui continue au-delà du temps qui passe et des cultures différentes à parler à l’imaginaire collectif, ce Dark Circus de Romain Bermond et Jean Baptiste Maillet est à sa manière – touchante et modeste s’il en est – « une toute petite boule rouge » égarée dans la grisaille ambiante de la mondialisation. Le génie de la fabrication de Stereoptik, la poésie sensible et le message subliminal qu’il distille, réenchantent le monde en réunissant petits et grands dans le même désir de rêves.

Yves Kafka

article en partenariat avec INFERNO MAGAZINE

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