« THE LAST SUPPER » : AHMED EL ATTAR S’INVITE A LA CENE

ahmed-el-attar

LEBRUITDUOFF.COM – 21 juillet 2015

Festival d’Avignon : « The last Supper » – Ahmed El Attar – L’Autre Scène du Grand Avignon – Vedène les 18, 19, 20 et 22, 23, 24 juillet à 18h

Sur l’Autre Scène du Grand Avignon-Vedène, le metteur en scène égyptien installe les membres de la haute bourgeoisie du Caire autour d’un dîner de famille dont le dispositif scénique (grande table dont les participants n’occuperont, outre les deux extrémités, que la partie faisant face à la salle) pourrait évoquer celui du dernier repas du Christ. Sans doute faut-il voir là, « à plus d’un titre », la marque d’un esprit qui aime pour le moins intriguer son public. En l’occurrence, vu qu’il s’agit du pays d’où est parti le printemps arabe de 2011, on peut déceler une intention provocatrice situant d’emblée l’œuvre du côté d’une liberté revendiquée.

Pendant l’heure où le repas va se dérouler, beaucoup de mots vont être échangés, tous ayant pour particularité de ne rien dire d’autres que d’asseoir les idées reçues de personnages-types représentant chacun un stéréotype de la société égyptienne nantie. Plus ils parlent, plus sous leurs pieds s’ouvre le vide abyssal creusé par l’indigence de leur « pensée » émaillée de craintes paranoïaques, de propos racistes envers les étrangers et le bas peuple, et d’aspirations matérialistes à faire douter le plus fidèle adepte du CAC 40 de la pertinence de son engagement au service des profits boursiers.

D’abord la figures tutélaire du Père qui tel Allah (la pièce s’ouvre sur une prière remerciant le Seigneur de l’Univers de veiller sur leur santé) règne en maître absolu sur les destinées de sa tribu. Seuls les transactions financières, les bénéfices en dollars sonnants et trébuchants ou encore la vente – un bon prix – de sa Mercédès personnelle semblent nourrir sa conversation. Lorsqu’un problème se posera avec le majordome, qui a osé s’en prendre à son petit-fils (insolent), c’est lui en tant que patriarche qui le sermonnera vertement avant de le chasser sans ménagement. Il représente la figure du Commandeur garant de l’ordre établi. Quant à la conscience politique qu’il peut avoir de l’état de son pays, elle tient à ce qu’a pu lui en rapporter – après la moussaka !- l’adjoint du ministre : « Tout ira mieux dans un mois ou deux. »

Autre figure tutélaire, celle du général. Raciste et borné (« Le problème de l’Amérique, c’est les noirs » ou encore « Les Français, tous des révolutionnaires »), il incarne autant la défense de la tradition que l’esprit étroit du vieux militaire réactionnaire qui ne voit dans le peuple qu’une engeance à exterminer. Sa phrase préférée est d’ailleurs : « Tous de la vermine ! » qu’il répète en boucle, persuadé que les complots contre l’Egypte se fomentent dans les bas-fonds et sur internet. Il peut aussi, sans problème aucun vis-à-vis de la morale dont il se drape pourtant, être d’une goujaterie abjecte vis-à-vis des femmes subalternes : « Les bonnes, on les prend quand on veut. Elles ne demandent que ça. De la vermine ! ».

Le gendre, Mido, lui est un concentré du cadre trentenaire aux dents longues, cultivant son corps dans les salles de gym et sans aucun scrupule de quelque sorte que ce soit. Ne raisonnant qu’en termes de spéculation, sa pensée mondialiste l’affranchit en revanche de toute frontière idéologique pour réaliser un maximum de profits, les States étant pour lui une excellente terre d’élection capitaliste. Accro des nouvelles technologies, il ne pense qu’en termes de « Likes » ou de « Followers » pour valoriser son ego, le but étant bien sûr d’être le plus populaire possible en récoltant le maximum de « likes » et de « followers » sur son compte Instagram ! À l’occasion, il pourra se montrer machiste vis-à-vis de sa jeune femme, Mayoush, dont l’intérêt se limite au shopping, aux tenues vestimentaires… et qui se livre sans doute à quelques écarts extra-conjugaux marquant par là une indépendance vis-à-vis des codes en vigueur.

Quant à la belle-fille, Fifi, son problème, outre son inscription par Mido sur son compte Instagram, c’est le recrutement des bonnes pour s’occuper de ses enfants. L’Ethiopienne l’ayant plantée pour repartir dans son pays, elle a dû se rabattre sur une Egyptienne… Heureusement Mayoush, a des tuyaux à lui donner pour trouver une Thaïlandaise, plus fiable qu’une Indonésienne… Elle est voilée et son rapport à la religion l’amène à refuser le Grand Satan américain et les avatars technologiques modernes.

Enfin, il y a Hassan, le fils « artiste », à qui Mido pardonne ses excès sexuels avec les bonnes (« J’adore le sexe brutal ») sous prétexte qu’il aime le cinéma… Hassan se montrera très violent avec le majordome voulant carrément lui tordre le cou.

Toute cette belle famille après s’être chamaillée comme il se doit va se réconcilier autour d’un selfie qui, selon Mido, va récolter plein de Likes !

Reste à parler de la bonne, plantée debout derrière les deux petits-enfants, à l’affût de leur moindre demande et tremblante à la peur de ne pas servir correctement. Elle, le domestique et le majordome sont les parias de cette société qui ne leur accorde aucune considération.

Ainsi, Ahmed El Attar propose-t-il une « installation » qui au-delà de toute narration-prise de position donne à voir une photographie d’un pays, le sien, l’Egypte, où la classe dominante est totalement coupée des réalités. Méconnaissant les aspirations du peuple considéré comme une engeance à combattre, sinon à détruire, elle ne peut qu’ignorer les fondements du printemps arabe. Hors de toute visée didactique, le tableau vivant présenté est à prendre comme un témoignage de l’état du pays où une soi-disant élite en charge des affaires rend responsable les masses populaires ignorantes des difficultés rencontrées alors qu’elle-même montre une incapacité notoire à comprendre le monde contemporain.

Certains d’ailleurs ne s’y sont pas trompés, puisque lorsque la pièce a été présentée en Egypte, des spectateurs appartenant à cette classe sociale dominante se sont si bien reconnus qu’ils ont quitté la salle… Rien de tel à Avignon, le sujet étant moins brûlant et beaucoup plus consensuel. Mais pas pour autant inintéressant tant dans sa réalisation plastique que dans son contenu.

Yves Kafka

Article publié en partenariat avec INFERNO MAGAZINE

Publicités

Commentaires fermés