« DES COUTEAUX DANS LES POULES » : LE LABOUREUR, SA FEMME ET SON MEUNIER

couteaux

LEBRUITDUOFF.COM – 26 juillet 2015

« Des couteaux dans les poules » – Texte de David Harrower – mes J.C. Sormain – Théâtre Artéphile du 4 au 26 juillet à 11h45.

Ça pourrait faire penser à une fable si on se réfère aux mentalités en cours, cette pièce écrite en 1995 qui a pour cadre une période « moyenâgeuse ». On y retrouve des personnages types : le laboureur (rustre et dur à la tâche ; à part ses chevaux et sa jument, il développe peu d’affects : « les travaux et les jours » remplissent sa vie ; quant à sa femme, elle est là pour travailler la terre en le secondant et devenir elle-même à l’occasion une terre fertile à féconder pour la survie de l’espèce), le meunier (lettré honni par le village qui voit en lui un sorcier maléfique) et la femme du laboureur (sorte de tiers qui parcourra le trajet initiatique entre les mondes des deux hommes que tout sépare).

Ainsi dans une mise en scène d’un réalisme épuré, Jean-Camille Sormain présente des scènes de la vie domestique, entre ombres et lumières (on pense aux tableaux de Vermeer pour le traitement de l’espace mis en lumière). Ces scènes sont hautement chargées d’une valeur édifiante, un peu comme les images pieuses où Dieu est partout. Il faut dire que dans cette ruralité reculée où la terre et les animaux sont au centre de la survie des paysans on ne s’embarrasse pas de fioritures inutiles. Une flaque est une flaque, ni plus, ni moins ; toute réalité est contenue dans le mot qui la dénomme. Il y va là, croit-on, de l’urgence réclamée par le travail à fournir.

Or, paysanne aussi, mais un peu décalée – comme ces esprits qui échappent à leur matrice originelle sans que l’on connaisse le « défaut » du moule dont ils sont sortis – la jeune femme du laboureur pressent elle que « les choses changent chaque fois qu’elle les regarde ». Elle porte la curiosité innée de ne pas s’arrêter aux évidences du déjà-là, mais, comme elle le dit avec les mots et les préoccupations qui sont les siennes : « Tout ce que je dois faire c’est pousser des noms dans ce qui est là, pareil que quand je pousse mon couteau dans une poule». Et de chercher avec jubilation le verbe à l’origine de tout commencement.

Dès lors, il suffira d’une rencontre – comme toujours en la circonstance – pour la faire advenir pleinement à la dimension d’un « sujet parlant ». Le meunier, être maudit par le village entier pour la raison qu’il sait lui les mots (il les écrit même !) et que l’on accuse, suite à un glissement homophonique non fortuit, de tous les maux (n’est-il pas un sorcier maléfique qui a fait disparaitre femme et enfant ?), va lui ouvrir l’accès à l’écriture sous la forme d’un stylo et de papier dont il lui fera don comme de précieuses offrandes. S’ensuit une métamorphose lente mais irrémédiable de la jeune-femme inculte qui ainsi « en-sensée » par le meunier va pouvoir moudre son propre grain en nommant en toute liberté chaque situation.

La « morale » mise à nu de cette fable est claire : des villageois frappés d’ignorance – et donc racistes en diable – qui honnissent un meunier plus instruit qu’eux et par qui advient la libération d’une jeune paysanne, épouse d’un mari laboureur, rustre, borné comme son champ, et inapte à lui accorder la moindre tendresse et la moindre ouverture à la complexité du monde, vont avoir en guise de punition à subir le départ du meunier de leur village… effets de la bonté divine !

Porteuse de valeurs éternelles (l’émancipation conquise grâce à l’accès à la complexité du langage et la dénonciation du rejet obscurantiste de l’autre en tant qu’être différent), la pièce de David Harrower (qui n’avait pas trente quand il l’a écrite) est, au-delà du sujet présenté, d’une actualité brûlante. En effet, notre époque marquée par les crispations violentes sur les replis identitaires de tous poils – qu’ils soient sociaux, politiques ou religieux – ne s’est en rien dégagée de l’obscurantisme attribué trop souvent au seul Moyen-Age. Aussi le choix de monter cette pièce est-il en soi un acte à saluer surtout que la mise en scène est ici étudiée avec soin et le jeu des acteurs, irréprochable. Un regret cependant : il aurait pu être pertinent de réduire d’un petit quart d’heure (une heure et demie actuellement) le temps de la métamorphose pour la rendre plus « saisissante » encore.

Yves Kafka

Photo DR

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Comments
One Response to “« DES COUTEAUX DANS LES POULES » : LE LABOUREUR, SA FEMME ET SON MEUNIER”
  1. MULLER dit :

    belle pièce remplit de poésie, une mise en scène au top! et très belles prestances des acteurs
    j’ai passé un très beau moment… et sans parler des très belles retrouvailles avec Alain AZEROT