« COMMENT VA LE MONDE ? » : UN CLOWN CELESTE QUI HORS-SOL DECROCHE LES ETOILES

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LEBRUITDUOFF – 14 juillet 2016

Comment va le monde ? – Théâtre des Carmes, du 7 au 30 juillet à 12h15, relâche les 11, 18 et 25

Heureux les simples d’esprit, à eux le pouvoir de transcender le monde par leurs saillies rien moins que faussement innocentes… Le clown clochard philosophe Sol, « inventé » – comme on dit d’un trésor qu’on découvre – par le formidable comédien québécois qu’était Marc Favreau, ressuscite ici au Théâtre des Carmes sous les traits d’une comédienne semblant être née pour ce rôle. Mise en scène par Michel Bruzat qui lui offre un rideau de scène constellé d’étoiles, Marie Thomas nous embarque dans un monde tout de poésie éclatante qui dit la réalité sous couvert d’un humour explosif.

C’est que, si « tout est langage » comme le disait la psychanalyste Françoise Dolto, jouer (ou jouir, à une lettre près…) avec les mots en les triturant, les presser dans sa bouche en les suçant avec application comme les bonbons acidulés de notre enfance, et ce jusqu’à en extraire le suc secret qu’ils contiennent, c’est faire œuvre de bâtisseur d’univers. Nietzsche avançait que c’est en déconstruisant qu’on découvre les mécanismes de la construction, et c’est bien de cela qu’il s’agit ici. En s’emparant des mots, en les déformant à l’envi, en jouant sans retenue avec eux – un peu comme les dadaïstes du Cabaret Voltaire pouvaient s’y essayer – Marie Thomas détruit la bien-pensance d’un langage convenu pour ouvrir grand les portes de la libre pensée.

C’est « fou » comme avec rien ou si peu de choses – des mots, toujours des mots… – on peut dire le grand tout. Pris dans un tourbillon de jeux de mots qui déferlent, dérouté par l’instant d’incertitude qui suspend un instant le sens, l’effet de surprise qui résulte de cet attelage imprévisible de syllabes et mots valises improbables donne à voir sous une lumière crue ce qui avait été depuis longtemps recouvert par l’insoutenable pesanteur de l’usage des mots, impuissants à supporter l’usure du temps. Régénérée par ce traitement iconoclaste, la vérité du langage et du monde qu’il dit advient salutairement devant nous comme pour, en même temps qu’il se régénère – lui le langage – nous régénérer nous-mêmes.

On la découvre quelques minutes avant d’entrée en scène, se préparant dans une (fausse) loge dressée côté jardin de la scène pour « entendre » son trac et la fragilité de l’acteur qui va entrer en scène. Et puis dans son costume taillé aux dimensions de sa douce folie, elle va surgir de derrière le rideau. Instantanément le charme opère… Elle dont « les parents étaient plutôt des transparents », elle qui a « seulement suivi les cours de récréation » et qui après « la colle » n’a pas eu « la chance d’aller à l’adversité », va nous délivrer une leçon de savoir-vivre à réveiller les morts vivants que la société normalisatrice produit en nous. Tout y passe, l’histoire personnelle comme les grandes questions existentielles de son existence à elle, et par ricochet, de la nôtre.

Aussi, lorsque le numéro fini, elle réintègre « sa loge » pour ôter devant nous son maquillage de clown céleste et replonger de plain-pied dans la réalité du décompte des heures à effectuer pour s’ouvrir les droits aux indemnités des intermittents, l’Auguste pétillant s’efface pour laisser place au sérieux du clown blanc. Cette mise en abyme de la place « réservée » à l’artiste dans une société régie par la loi du profit, ajoute une touche réaliste qui souligne encore plus la nécessité vitale du clown, supplément d’âme dans un univers livré à la grisaille d’un monde qui se meurt pour avoir déserté la poésie stellaire.

Leçon de vie clownesque qui nous transmet l’énergie essentielle d’une existence débarrassée du carcan de la pensée qui tourne en rond à force de tourner carrément pas rond. Ce spectacle, délicieusement poétique est fondamentalement dangereux, contagieux à souhait…

Yves Kafka

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