TOUTE MA VIE, J’AI FAIT DES CHOSES QUE JE SAVAIS PAS FAIRE », LA MAUFACTURE

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LEBRUITDUOFF – 16 juillet 2016.

Avignon OFF : Toute ma vie, j’ai fait des choses que je savais pas faire de Rémi De Vos, mise en scène Christophe Rauck. – La Manufacture du 6 au 24 juillet 2016.

Monologue écrit pour la comédienne Juliette Plumecocq-Mech par Rémi De Vos à la demande du metteur en scène Christophe Rauck, Toute ma vie, j’ai fait des choses que je savais pas faire, a été l’une des belles découvertes de la programmation du Festival Off 2016. L’histoire est racontée par le seul acteur sur scène, le protagoniste (et victime) même de cette aventure, lequel, entre tragique et comique, se livre au public à la fois témoin et récepteur de ces péripéties.

Toute ma vie, j’ai fait des choses que je savais pas faire est l’histoire d’un homme assis dans un bar, une nuit. Pendant qu’il sirote tranquillement sa bière, il est agressé verbalement par un individu dérangé par son homosexualité.

Dans une mise en scène très épurée, qui laisse la place à la bravoure de Juliette Plumecocq-Mech et valorise le texte, l’histoire se déroule à rebours. Pendant que le public rentre dans la salle de la Manufacture, nos yeux sont attirés par le corps d’une victime allongée sur le ventre, devant un écran blanc. Au sol, sa silhouette est dessinée comme dans une scène de crime, une chaise est renversée. Nous savons à quoi nous attendre : nous voici alors prêt à découvrir ce crime qui vient de se passer devant nous.

L’histoire commence, la victime se réveille et entame son récit. Une femme ou un homme ? Qui est ce personnage devant nous ? Christophe Rauck raconte avoir pensé toute de suite à Juliette Plumecocq-Mech pour ce rôle, « elle est exactement à l’endroit où je suis quand elle joue un homme », confie le metteur en scène. Elle récite son texte comme une musique et ses gestes, tantôt brutaux tantôts fragiles, sont travaillés comme une danse grâce à l’intervention de la chorégraphe Claire Richard : Juliette Plumecocq-Mech, notre comédienne sur scène, est alors histoire, décor et mise en scène tout à la fois. Elle s’approprie du récit, elle le charge d’émotions, de vérité et nous partageons vite avec elle/lui toute sa fragilité, tous ses doutes, son humanité.

La violence, l’agression, la peur sont palpable et en même temps ces mots sont dansés et prononcés comme une symphonie, comme une poésie, reflétant ainsi toute la délicate impuissance du personnage. Nous abandonnons alors l’anecdote contée pour nous plonger dans une réflexion plus profonde sur des questions identitaires. Comment exister tel que nous sommes dans ce monde ? Avant d’être accepté par les autres, comment faire face à nous même ? Comment s’accepter nous même ? L’androgynéité de l’actrice nous invite à aller plus loin, à abandonner pour un moment cette chronique, pour endosser son vécu et ses inquiétudes. Pendant que ces questions surgissent en moi, la victime nous dévoile toute son incapacité à se battre (exister ?). Nous éprouvons de la compassion quand il/elle nous avoue éprouver de l’estime pour cet homme violent mais capable de courage, de force. Une vigueur que notre victime lui envie.

Toute ma vie, j’ai fait des choses que je savais pas faire
est habilement construite, notamment lorsque la pièce prend une nouvelle dynamique qui plaque à nouveau le public au récit. C’est le moment où la victime raconte les mécanismes de notre cerveau, essayant (hélas) de trouver toujours une solution, une échappatoire pour nous permettre la survie. Sinon c’est la syncope, la folie, l’évanouissement. Toute cela est formulé avec ironie et hilarité, insufflant un accent cocasse à cette aventure tragique. Il est aussi vrai que l’absurdité de la situation vécue par le protagoniste (hélas une réalité encore présente dans notre actualité) ne peut se résoudre que grâce au comique. Une référence à l’absurdité de la vie humaine ?

Il serait trompeur de considérer cette pièce comme la simple version narrée par la victime d’un acte homophobe. Notre protagoniste nous invite à la réflexion, à l’empathie avec l’autre, avec le bourreau, peut être pour mieux le comprendre et voir en lui toute l’aberration et l’illogisme de ses actions et pensés.

La fin est inattendue, un renversement de notre rôle de public : nous sommes invités à nous mettre dans la peau (même si grâce à l’imagination) d’une foule agressive auprès de notre victime. L’écran blanc qui avait attiré notre attention à l’entrée en salle, devient un mur infranchissable, devant lequel notre personnage n’est peut que se paralyser. Juliette Plumecocq-Mech nous appelle à partager encore une fois les émotions haineuses que notre place de spectateur nous imposerait de juger. Cela nous paraît absurde, et pourtant tant de fois ces actes n’ont pas été qu’un récit au milieu d’un plateau théâtral, mais ils ont été la une de notre actualité.

Cristina Catalano

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