LAURENT FRECHURET, « UNE TROP BRUYANTE SOLITUDE », THEÂTRE DES HALLES

Une-trop-bruyante-solitude-ok©LiseLevy

LEBRUITDUOFF – 18 juillet 2016

Une trop bruyante solitude – Laurent Fréchuret – Théâtre des Halles du 6 au 28 juillet à 16h30, relâche les 11, 18 et 25 juillet.

L’insoutenable légèreté d’un résistant de l’ombre

Dès que la silhouette imposante de Thierry Gibault au regard illuminé émerge du noir complet qui ouvre le spectacle donné dans la petite chapelle du théâtre des Halles, l’on comprend à qui on a affaire. Vêtu d’un T-shirt et d’un pantalon défraîchis maculés de taches d’encre noire comme le sont aussi son crâne chauve et ses bras, il fait figure de christ païen – le lieu s’y prête – arborant les stigmates de sa condition. Préposé à la destruction massive des ouvrages écrits mis au ban du régime autoritaire qui conduisit l’étudiant Jan Palach à s’immoler par le feu dans la Tchécoslovaquie des années 68, Hanta – c’est le nom de cet ouvrier « sans qualité », résistant de l’ombre – consacre ses journées à la mission qu’il s’est donné : sauver de la destruction massive les exemplaires phares de la pensée littéraire et artistique.

Œuvre colossale, car s’il ne peut les sauver tous – sa commande est de concasser sous sa presse mécanique la masse des ouvrages interdits – il s’applique à extraire de leur mort annoncée ceux qui à eux seuls cristallisent le génie humain. Ces chefs d’œuvres où s’inscrit la mémoire de l’Humanité pensée, seront précieusement recueillis dans son espace de vie, réduisant ce dernier à peau de chagrin – mais quel bonheur il ressent de les avoir sauvés, ces précieux livres !

Sa « love story » à lui, c’est ainsi qu’avec humour il la nomme, fait de cet « homme-livre » tout entier voué au recueil de cette manne, une cruche où les pensées coulent pour ne jamais tarir. « Je suis une cruche pleine d’eau vive et d’eau morte, je n’ai qu’à me baisser un peu pour qu’un flot de belles pensées se mette à couler de moi » laisse échapper ce anti-héros.

Le metteur en scène, Laurent Fréchuret adapte ici avec une sobriété « parlante » le très beau texte de Bohumil Hrabal, auteur tchèque contemporain de Milan Kundera avec qui les « correspondances » sont plus que frappantes. Son histoire personnelle, inscrite dans la Tchécoslovaquie des années de plomb – dites « années de normalisation » – où il dut à la seule clandestinité la possibilité de diffuser son roman sous forme de « samizdat », ces écrits de dissidents qui circulaient sous le manteau, inspire entièrement son œuvre. D’ailleurs deux des livres de l’auteur d’Une trop bruyante solitude – pour lequel il dira qu’il n’était venu au monde que pour l’écrire – seront saisis par le pouvoir installé à Prague pour être pilonnés.

Si Fahrenheit 451 de Ray Bradbury utilisait dès 1953 le genre de la science-fiction pour, dans un pays et une époque indéterminés, dénoncer au travers du pompier Guy Montag les comportements criminels d’une société futuriste condamnant au bûcher la chose écrite, Bohumil Hrabal lui confond son existence et la fiction qui en résulte pour faire entendre en 1976, à Prague, la voix de Hanta, anti-héros héroïque qui ouvre une brèche dans le système totalitaire en place.

Contre les tentatives d’amnésie collective toujours sournoisement à l’œuvre, le combat pour la préservation, coûte que coûte, du trésor mémoriel inscrit à jamais dans les livres, est une cause de première nécessité. Aussi était-il urgent de « mettre en scène », dans une simplicité des plus efficaces, ce résistant anonyme dont l’histoire a statut de Mémorial théâtralisé.

Yves Kafka

photo © Lise Levy

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