« L’ATTENTAT » de YASMINA KHADRA : UNE HISTOIRE CONTEMPORAINE

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LEBRUITDUOFF – 19 juillet 2016

L’Attentat – de Yasmina Khadra – Théâtre des Halles du 6 au 28 juillet à 19h ; relâche les 11,18,et 25 juillet

Parfois l’actualité vient percuter de plein fouet le théâtre – qui par ailleurs se sert d’elle pour la « mettre en scène » – tout cela dans une parfaite tautologie. Cet « attentat », porté à la scène par Franck Berthier, qui « traduit » au mieux les intentions humanistes de l’écrivain algérien Yasmina Khadra (Mohamed Moulessehoul de son vrai nom), tonitrue dans le contexte actuel. Au travers du questionnement qu’il enclenche, il fait figure d’antidote au fanatisme aveugle et aux représentations construites de toutes pièces par un endoctrinement médiatisé.

D’emblée, bruits d’explosions et éclairs résonnent dans la nuit de Tel-Aviv. Allongé sur le canapé du salon de son appartement design, un chirurgien harassé tente de trouver quelques heures de repos réparateur après avoir opéré les nombreuses victimes de la bombe humaine qui a transformé la veille sa ville d’adoption en un champ de carnage. Mais les événements vont en décider autrement.

Réveillé en sursaut pour être appelé d’urgence à l’hôpital, il va y rencontrer un cauchemar « impensable ». Sa femme aimée, serait la kamikaze qui se serait fait sauter dans ce énième attentat perpétré contre des civils. Et si Amine est « convoqué » à cette heure-là de la nuit, ce n’est pas en sa qualité de chirurgien dont les compétences sont unanimement reconnues, mais en tant que mari d’une terroriste dont il doit reconnaître le corps.

Passant en quelques secondes du statut d’homme respecté à celui de « criminel par alliance », Amine va être sauvagement interrogé par un agent de la sécurité israélienne – payé pour « ce sale boulot » – qui sait que tout est permis pour faire avouer les suspects potentiels. A partir de là, rien ne lui sera épargné comme humiliations et tortures physiques (épreuve comprise de la bassine d’eau où l’on plonge la tête du suspect, la retirant juste avant l’asphyxie avant de l’y replonger). Aux affres de l’incompréhension totale de ce qu’il n’avait absolument pas vu venir – sa femme, une kamikaze ? elle, si bien intégrée à son nouveau pays d’accueil ?) , succèdent les violences morales et physiques qui lui sont infligées.

Le cadre posé, ce qui constitue avant tout l’intérêt de cette fable réaliste est la recherche de sens : comment une Palestinienne de milieu aisé, ayant choisi librement son intégration dans un pays qui était devenu le sien – sa terre promise – a-t-elle pu brutalement sacrifier sa vie en même temps qu’elle semait, « à l’aveugle », la mort autour d’elle ? Quelles violences insupportables ressentait-elle pour accomplir ce geste de folie meurtrière ?
L’enquête s’apparente à une quête de sens où la question identitaire occupe l’espace. La réponse si elle existe est peut-être à aller chercher du côté des territoires occupés par Israël. Parfois, c’est par un « déplacement » qu’on peut tenter d’éclairer une situation qui se présente marquée par l’absurde. Aussi Amine se rendra-t-il en Palestine pour tenter de comprendre l’impensable.

Et puis, il y a cette remarque que ce héraut de l’intégration réussie – d’origine arabe, ayant adopté la nationalité israélienne, il apparaissait avec son épouse comme un modèle d’assimilation – réalise à haute voix : « Le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal, mais par ceux qui les regardent sans rien faire ».
Une interrogation qui fait mouche et ouvre le questionnement de la responsabilité d’abord des « nations unies » dont la responsabilité dans la fabrication du conflit israélo-palestinien semble aujourd’hui indiscutable (partition en 1947 de la Palestine en deux états, l’état arabe et l’état juif, dans une tentative de solder la dette morale de la Shoah en concédant aux Juifs un territoire… les terres où vivaient les Arabes), et ensuite la passivité veule des peuples de tous les continents qui se désintéressent de la situation sous prétexte que le problème palestinien n’est pas directement le leur.

Une « pièce » supplémentaire à porter au bénéfice de ceux qui voient dans l’objet artistique, en l’occurrence ici le théâtre, un outil pour bousculer les consciences et rendre plus « intelligent » chacun en provoquant sa réflexion. Se défendre des réactions purement émotionnelles qui court-circuitent le sens critique, c’est aussi là une des belles surprises que peut réserver le théâtre.

Yves Kafka

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