« LE MOIS DE MARIE », DELICIEUSEMENT ICONOCLASTE

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LEBRUITDUOFF – 27 juillet 2016

Le Mois de Marie – d’après Thomas Bernhard – Théâtre des Halles – du 6 au 28 juillet à 16h30

Quel bonheur, cette forme courte ! Un véritable chef d’œuvre de dérision (im)pertinente ce Mois de Marie qui éblouit (on sourit aux anges…) tant y sont surexposées les médisances ordinaires de deux paroissiennes – auxquelles on aurait donné le bon dieu sans confession – qui vont là profiter d’un « micro-événement » pour faire entendre leur mesquinerie malveillante. Drapées dans les valeurs chrétiennes dont elles se font les hérauts, ces deux bigotes « langues de pute » (en argot) vont, sous l’action du venin de leurs propos apparemment anodins et émaillés de signes de croix répétés, faire éclater le vernis des bondieuseries habituelles.

On en ressort comme régénéré de ce mois dédié à la célébration de la Sainte-Vierge, purgé que nous sommes des litanies stérilisantes assénées par la (non)pensée commune. Un souffle puissant d’intelligence iconoclaste déferlant en un temps record, c’est très rafraîchissant par les temps qui courent et ça fait « drôlement » du bien en cette époque où la vague continue de la bien-pensance consensuelle empêche de penser. Les grands massacres se préparent dans l’indigence des propos du quotidien qui fait leur lit, et ce souvent avec la bénédiction du discours religieux détourné du message d’amour qu’il aurait – selon la Bible- vocation à propager.

Quant à la mise en scène de Frédéric Garbe, à l’unisson du propos du dramaturge autrichien, elle est à qualifier tout simplement de « petit bijou » où viennent se sertir ces minuscules drames de l’ordinaire à la portée exemplaire.

Coiffées de leur mantille noire dont elles (en fait il faudrait dire « ils » puisque ce sont deux hommes qui endossent leur rôle créant d’emblée un effet d’humour lié à la distanciation) jouent comme des mannequins de mode avec grands effets de manche, deux vénérables paroissiennes commentent les heurs et malheurs de leur cher village qui s’étend à leurs pieds. Des petits riens mais qui les ravit tellement (on croirait voir des groupies de Jean-Pierre Pernaut présentant sur TF1 « un portrait de la France en région ») ces deux dignes représentantes d’un pays ordinaire, parlant d’un langage ordinaire comme à l’ordinaire des non-événements ordinaires.

Aujourd’hui c’est l’enterrement de ce pauvre Monsieur Geissrathner – bon vivant s’il en est… pensez, il allait même prendre des cours de danse… avant d’être mort – qui va les occuper. La mort c’est pour tout le monde bien sûr, mais mourir écrasé sous les roues d’un Turc ayant perdu le contrôle de son engin, ça non ! Les Turcs – tout comme les Yougoslaves d’ailleurs – qui écrasent un bienfaiteur de la Bavière prélevant des quêtes pour le Sahel et même pour les inondations, ça c’est plus possible !… etc. Le moulin à paroles de la haine ordinaire enclenché déverse son fiel nauséabond sous couvert de pensées en quête d’approbation consensuelle… Hurler avec les loups, c’est paradoxalement devenir mouton et bénéficier du troupeau pour dormir au chaud à l’ombre des « pré-jugés ». Et si on en rit de ces monstruosités proférées avec une si naturelle bonne conscience, c’est grâce au parti pris de la mise en scène désopilante en raccord avec l’humour noir de l’auteur.

La scénographie représente en effet un village miniature – un peu comme une crèche ou une maquette pour enfants – avec son église, son cimetière, ses maisons, ses rues, son ambulance, la mobylette de sa Tête de Turc, tout y est semblable à la vraie vie mais à l’échelle minuscule. Ensevelis jusqu’aux genoux (comme Winnie dans Oh les beaux jours de Samuel Beckett) pour marquer leur empêchement à penser librement, les deux comédiens excellent. Penchés sur le village dont ils commentent en direct la vie (ou la mort c’est selon), leur « hauteur de vue » n’est que physique.

Tout droit extrait des Dramuscules, recueil publié en 1988 où Thomas Bernhard dépeint son pays gangréné par la peste brune toujours prête à donner de la voix, Le Mois de Marie résonne d’accents visionnaires. Le fascisme décomplexé latent qui envahit notre quotidien au travers du rejet haineux de l’autre (avec une certaine prédilection pour l’étranger non chrétien à la peau non blanche ; et les événements dramatiques actuels ne vont pas arranger la chose…), n’est pas qu’une vue de l’esprit mais bien une réalité dont font les frais nombre d’humains non estampillés « Français de souche ».

Aussi, ne peut-on que doublement se réjouir de l’intelligence insolente de ce texte très drôle mis superbement en scène et joué avec talent par deux comédiens au jeu hilarant. Le théâtre trouve là toute sa raison d’être, on se divertit pleinement sans être diverti – au sens où Pascal l’entendait – de l’essentiel. L’humour noir, au service d’un tableau clinique de nos sociétés malades de la bête immonde, de la xénophobie qui de rampante devient déclarée et assumée, revêt une puissance corrosive irradiante et est à penser comme une « arme » pacifique à ne surtout pas dédaigner.

Yves Kafka

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