POUR EN FINIR : « LE REVIZOR »… ET SEPT AUTRES

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LEBRUITDUOFF – 29 juillet 2016

Avignon Off 2016 : « Le Révizor »… et sept autres spectacles

Au Théâtre des Lucioles (7 au 30 juillet à 18h44), une excellentissime (et le mot n’est pas trop fort) mise en jeu de Paula Giusti qui adapte à la scène la comédie grinçante de Nicolas Gogol, Le Révizor. Elle a eu du « nez » l’Argentine pour sentir l’importance de cet appendice dans l’œuvre de l’écrivain russe du XIXème, qui était si obsédé par ce protubérant appendice qu’il en écrivit une nouvelle pour tenter de s’en débarrasser. Aussi va-t-elle affubler ces huit acteurs de faux nez (dignes descendants de celui de Pinocchio qui voyait le sien s’allonger lorsqu’il mentait) pour les propulser dans l’univers grandguignolesque de situations abracadabrantes qui vont se bousculer.

Un inspecteur est annoncé dans le petit bourg russe où chaque notable rivalise pour être le plus expert en corruption. A cette nouvelle, chacun se met à trembler en croyant le voir partout, et bien évidemment celui qui va être pris pour lui n’est pas le Révizor… Paula Giusti a eu l’idée lumineuse de faire jouer ce personnage dans lequel les autres projettent leur culpabilité par une marionnette « manipulée » par son valet mais aussi de façon chorale par les autres.

Le rythme incroyablement soutenu, les personnages caricaturaux comme leur jeu, et un homme-orchestre (viole de gambe, xylophone, clavier, balafon, guitare) assurant la musique en live, font de cette pièce un monument de drôlerie corrosive.

Au Théâtre Gilgamesh (7 au 30 juillet à 22h45), Les 120 journées de Sodome, d’après Sade, dans une mise en scène d’Agnès Bourgeois, propose d’installer cet Opus 3 Violence du désir dans une pièce du château, lieu totalitaire où les corps seront mis au niveau de pièces de viandes à jouir. Tournant obsessionnellement autour d’une longue table avec une régularité de métronome qui marque l’absence de toute humanité, les huit acteurs-musiciens observent des pauses afin de ponctuer la litanie des « six cents passions » qui sont énumérées. Pour rendre compte des recherches sur la débauche, les passions sont réparties en trois classes sur les sons émis par deux pianos désossés.

En guise de ressentir la « violence du désir », c’est plutôt l’ennui qui s’installe. Cette très (trop) conceptuelle adaptation de Sade ne restera pas dans les annales du genre.

Toujours au Gilgamesh (25 au 30 juillet à 18h), Le Cabaret stupéfiant de la Compagnie Le Zéphyr a pour dessein de nous plonger dans les délices artificiels d’un trip vécu en direct (sur le plateau), celui dont étaient friands des artistes et scientifiques en quête de dépassement d’eux-mêmes dans le Paris des années 1840. Les « fantasias » comme on les appelait alors, correspondaient à des séances d’exploration mentale où, en provoquant un état propre à élargir considérablement le champ de conscience, les drogues hallucinogènes « dilataient » la créativité.

La chanteuse débute la séance par une invitation (fictive) à déguster la « confiture verte ». Quelques cuillérées et c’est le bonheur absolu, dit-elle, se léchant voluptueusement la langue. Inspiré du club des Haschischins, fondé au mitan du XIXème par un psychiatre qui, sur l’Ile Saint-Louis, voulait expérimenter les effets du hachisch et de l’opium sur le cerveau humain, Le Cabaret propose une soirée « stupéfiante » traversée par les chansons de Gainsbourg, Bashung, Dutronc ainsi que par des poèmes de Baudelaire, Michaux et Lou Reed.

Renouant avec les poètes maudits, Charles Baudelaire et Théophile Gautier – entre autres – qui étaient des afficionados de ce lieu si prisé, Olga Llorca au chant, Philippe Thibault aux instruments et Olivier Garouste pour les images vidéo distordues façon psychédélique, se démènent pour jouer leur trip… Les échos dans la salle sont plutôt faibles. Les substances à haute valeur planante n’ont pas produit tous les effets escomptés. Les sommets de béatitude contemplative annoncés par les couleurs étranges de la musique n’ont pas été atteints.

Au Théâtre des Carmes (7 au 30 à 20h30), le collectif Le Bleu d’Armand s’empare du texte d’André Benedetto, L’Homme aux petites pierres encerclé par les canons pour dire, au travers d’une fable où la dérision le dispute à la cruauté la plus crasse, la condition du plus faible qui n’a toujours que des cailloux pour lutter contre des armes. Si plusieurs éléments renvoient à la guerre que mène Israël dans les territoires occupés et évoquent comment les Palestiniens contre-attaquent avec des jets de pierres – l’Intifada -, la valeur intemporelle de la situation la fait échapper à toute interprétation localisée. « On n’est pas dans le présent. On est dans l’inactualité, à cent lieues de nos préoccupations. C’est l’histoire d’un type qui crie d’un pays lointain. Il crie pour appeler l’humanité. Qui survit ? »

Les tableaux se succèdent alors comme autant de saynètes jouées à distance par les mêmes comédiens. Toutes ont en commun la violence – traitée de manière volontairement caricaturale – qui aboutit à l’exécution systématique du plus faible. Un jeu de massacre répété et distancié à la manière de clowns sans émotion. Quand le fils tombe, il dit : « Halte au feu, les petits salauds. A nous, il nous crie. Halte au feu, comme à de vrais soldats. Et nous on tombe tous par terre, morts de rire. Halte au feu, à nous avec nos pierres. Morts de rire, papa. »

Fable philosophique grinçante où la moralité apparaît à la dernière strophe sous l’aspect de l’homme aux petites pierres muni d’un gros nez rouge. Les puissants l’ont tué à de nombreuses reprises sous les traits des faibles massacrés comme à la fête foraine, et pourtant c’est à lui que revient le dernier mot : « Allo, allo, vous m’entendez ? »

« Morale » qui donne « drôlement » envie de résister… même s’il prêche dans le désert avec son nez de clown, l’homme aux petites pierres ! Le projet à l’œuvre a atteint sa cible.

Toujours aux Carmes (7 au 30 à 22h), Place Tahrir met sur scène un récitant (Jihad Darwiche) et un pianiste (Henri Torgue) pour nous conter ce moment historique survenu en février 2011 en Egypte, « ce jour où l’espoir a pris par surprise » ces femmes jusque-là privées de toute autonomie. « J’ai passé ma vie à avoir peur. Peur des hommes [12000 cas de viols par an en Egypte], de mon mari, des militaires. Il y a trois jours la peur est partie et l’espoir est entré dans mon cœur. » (Leïla, 68 ans).

Partant des témoignages recueillis Place Tahrir, en plein cœur du Caire, le conteur écrivain libanais va se faire le porte-voix de l’histoire de ces femmes égyptiennes qui, à la faveur de l’explosion démocratique qui a abouti à la chute d’Hosni Moubarak le 11 février 2011, ont découvert les horizons d’une liberté qu’elles n’avaient jamais connue. Y compris celle de quitter « l’homme qui les avait épousées ».

Le conteur les accompagne jusqu’aux heures plus sombres où le tyran ayant été démis, des églises sont brûlées et des militaires tirent à vue. Le printemps arabe n’aurait-il été qu’une floraison passagère ? Le piano est à l’unisson des espoirs et désespoirs de ces femmes dont le combat n’est qu’à ses débuts. L’émotion est palpable, on sent Jihad Darwiche totalement partie prenante du destin de ces femmes pour lesquelles il éprouve un grand respect. Cela a valeur de témoignage… mais est-ce suffisant pour « faire théâtre » ?

A la Manufacture (6 au 24 juillet à 13h30), Toute ma vie, j’ai fait des choses que je savais pas faire, de Rémi De Vos dans une mise en scène de Christophe Rauck, nous projette dans le monologue intérieur d’un homme qui n’est déjà plus quand commence la pièce ; sa silhouette au sol, entourée d’un épais trait de craie, nous renseigne sur son nouveau statut. Comme dans un polar on va, en suivant la pensée qu’il dévide, reconstituer l’heure qui a précédé sa mort.

Ça commence comme une banale histoire d’un gars qui, dans un bar, balance des mots à un autre parce qu’il ne sait pas quoi faire de sa violence. Et comme l’autre s’est toujours laissé insulter sans broncher, eh bien ça l’excite encore plus. Il se plante devant lui et lui déverse ses déjections… Sur des sonates de Beethoven et un écran blanc qui reflète son ombre, l’homme énonce dans un langage à grande force poétique comment il va rejoindre les traits dessinés au sol par la police criminelle.

L’interprétation de cet homme par une actrice (Juliette Plumecocq-Mech, parfaite de justesse) est pertinente, elle donne sans aucun doute une autre vision de la violence qui s’exerce. Quant au décor minimaliste, il est adapté au surgissement du texte qui prend ainsi toute sa place. Une histoire de la violence qui distille de la poésie, c’est à prendre.

Au petit Louvre (7 au 30 à 14h10), Braise et Cendres. Adaptés et mis en scène par Jacques Nichet, les fragments de récits autobiographiques de Blaise Cendrars choisis pour leur force émotionnelle et réorganisés selon la fantaisie de leur découvreur. « Ma petite maison était vide, mes livres pillés. Ma malle à double fond où se trouvaient mes manuscrits, envolée. Partout des traces des bottes de la police allemande. La seule photo que j’avais de ma mère, piétinée dans le jardin… C’est elle qui m’a appris à lire. C’est tout ce qu’elle m’a donné… (Bougie à la main) Qu’on est bien la nuit pour retrouver les voies de l’enfance… (Revit son existence intra utérine) Je ne veux pas vivre ! ».

Charlie Nelson s’empare de cette existence chaotique pour souffler sur les braises des souvenirs enfouis. Il égrène la relation compliquée à ses parents, le voyage à New York dont la verticalité l’écrase (« L’aube a glissé et a mis à nu la ville. Le soleil c’est votre face souillée par les crachats »), ses voyages artificiels sous l’effet de l’alcool et de l’opium. Où est la vérité vécue ? Où se niche la vérité fantasmée ? Elles se confondent pour former un monde d’aventures et d’exaltation. Bien réelle cependant est l’amputation de son bras droit, après une grave blessure de guerre en 1915, il écrira désormais de la main gauche. Et puis, un dernier désir très fort, mourir en pleine Mer des Sargasses là où la vie a surgi… Bruit de vagues.

La vie de cet aventurier-poète qu’était Blaise Cendrars est des plus exaltantes et son déroulé hasardeux n’est pas sans fasciner. Et malgré cela, la voix de l’acteur manque du magnétisme propre à nous embarquer sur ses traces.

A la Chapelle Saint Louis (6 au 30 à 21h30), Daniel Millo met ses pas dans ceux du poète aux semelles de vent pour faire revivre dans Dernière nuit en Enfer la vie de Rimbaud au travers de fragments éclatés de son œuvre. Résonnent dans la Chapelle plusieurs poèmes d’Une saison en enfer (Mauvais sang, Délires I et II, L’Alchimie du verbe, etc.) et des Illuminations (Vies, Enfance, Barbares, etc.). A la recherche de ce qui l’intrigue – le silence de Rimbaud après ses années folles de jeunesse – il s’attache à retrouver au travers de sa poésie les traces de ce mystère.

Accompagné d’un squelette mutilé (on pense à une Piéta de Jan Fabre), son double – celui de Rimbaud, la jambe amputée – qu’il regarde et étreint comme l’anticipation de ce qui l’attend -Daniel Millo devient le poète tourmenté n’hésitant pas, à moitié nu, à crier sa folie en rampant au pied de l’autel de la Chapelle, lieu du sacrifice rituel. Le cadre à lui seul sert de décor et éclaire l’ensemble des lumières d’outre-tombe.

Comédien ayant la foi en ce qu’il défend, un art déconnecté des turbulences mercantiles du Off, il n’hésite pas à jouer même devant un public très réduit. Une manière de clore ces 50 ans du off.

Yves Kafka

Photo DR : « Le Révizor » au Théâtre des Lucioles, Avignon Off 2016.

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Comments
One Response to “POUR EN FINIR : « LE REVIZOR »… ET SEPT AUTRES”
  1. laurence dit :

    j’ai eu le bonheur de voir la pièce « Dernière nuit en enfer » de et avec Daniel Millo, et j’ai adoré la prestation du comédien qui de fait, donne envie de se replonger dans Rimbaud, un beau spectacle touchant, dans un lieu superbe. Une pièce à voir absolument !

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