« DANS LA SOLITUDE DES CHAMPS DE COTON », LE KOLTES A FLEUR DE PEAU DE TIMAR

LEBRUITDUOFF.COM – 8 juillet 2017

« Dans la solitude des champs de coton » – Alain Timar – Théâtre des Halles, du 6 au 29 juillet, relâche les 10,17, et 24.

Immersion dans un no man’s land habité par l’obscur objet du désir : le Koltès d’Alain Timar

Lorsque le plateau du Théâtre des Halles s’éclaire subitement, c’est un choc en direct lié à un uppercut qui fait mouche d’entrée : la scénographie imaginée par le plasticien metteur en scène et directeur du théâtre ouvre grand aux plaisirs des « sens », à prendre dans toutes ses acceptions. En effet, non seulement elle offre une composition plastique à nulle autre pareille dont l’esthétique porteuse d’une inquiétante étrangeté est infiniment troublante pour les sens, mais encore elle introduit au cœur même de ce qui constitue l’enjeu de la (non)rencontre entre le dealer et le client de Dans la solitude des champs de coton en délivrant dans ses plis – et de manière subliminale – son sens codé.

La très belle réussite d’Alain Timar réside incontestablement dans cette intuition d’artiste qu’a été la sienne d’avoir su fait résonner dans le domaine des arts plastiques dans lequel il excelle la problématique de la pièce non moins troublante de Bernard-Marie Koltès. Dans un lieu improbable livré aux sévices infligés par le temps, entre vitres brisées et pans de murs mangés par une végétation sauvage, sur un sol jonché de feuilles mortes, deux représentants de l’humanité – un dealer et un client, ainsi nommés dans le texte par l’auteur – vont se livrer à un étrange ballet dont le but secret échappe à sa logique première.

Ce no man’s land abandonné à tout va, ce lieu marginal au bord des territoires urbanisés, cet endroit désaffecté va devenir le splendide théâtre d’affects à fleur de peau. Deux êtres en rupture d’eux-mêmes, venus là pour échanger une marchandise mise au ban d’une société veillant à préserver les us et coutumes sponsorisés par ses propres intérêts, vont se trouver exposés à quelque chose qui les dépasse l’un et l’autre : l’obscur objet du désir. Cette quête non avouée d’une humanité singulière qui verrait fusionner la pluralité de leurs deux êtres dans la même entité constitue l’enjeu de ce corps à corps voué au déchirement.

Le dealer (bonnet vissé sur la tête) a compris d’emblée que sa seule présence à lui a modifié la trajectoire de ce client venu là, sous les vêtements (costume cravate) et attributs (sa serviette en cuir) de sa condition sociale inscrite dans la respectabilité, pour goûter secrètement à l’interdit. « La ligne droite sur laquelle vous marchiez quand vous m’avez aperçu est devenue courbe, non pour m’éviter, mais pour me rencontrer », annonce très lucidement le dealer à son client coincé encore dans les préjugés de sa classe d’appartenance.

S’ensuivra un jeu du chat et de la souris (chacun étant à tour de rôle l’un ou l’autre) qui verra progressivement tomber les masques d’appartenance, l’un et l’autre abandonnant symboliquement leur veste pour se retrouver le torse nu. Quant à la terre dont ils s’enduisent le visage et le haut du corps, elle annihile leurs différences sociales pour faire naître en eux deux nouvelles créatures faisant penser immanquablement au destin partagé avec le Golem, né comme eux de la terre glaise.

Mais cette plongée aux origines de l’humanité, si elle fait « taire » dans ces êtres d’argile le vernis civilisationnel qui leur collait jusque-là à la peau les séparant dans des rôles préformatés, ne va pas cependant résoudre l’incommunicabilité attachée à la condition humaine. En effet, leur affrontement est sans espoir de rencontre. Selon la formule de Lacan, « Aimer c’est donner ce qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas », aussi sortiront-ils dos à dos de ce corps à corps existentiel effréné, n’ayant rien pu se donner… et non par faute d’avoir tenté l’impossible rapprochement. « – Dans le vacarme de la nuit, n’auriez-vous rien dit du désir que je n’aurais pas entendu ? – Rien. ». Dialogue de sourds qui ponctue l’impossible de l’obscur objet du désir.

Immergés dans ce dédale de ruines minérales où végétaux vivaces ou desséchés entrelacent leurs rhizomes avec les errements des deux protagonistes, nous nous sentons en terrain « connu ». Et si un sentiment d’inquiétante étrangeté nous gagne, s’emparant délicieusement de nos territoires intimes pour les mettre en résonnance avec ce qui se joue sur le plateau, c’est à chercher tout autant du côté de la poétique enivrante de Bernard Marie Koltès, de la force de l’interprétation des deux remarquables acteurs que sont Robert Bouvier et Paul Camus, de la batterie à l’unisson de Pierre-Jules Billon, que des inventions plastiques d’Alain Timar qui commet là l’une de ses plus belles créations.

Yves Kafka

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