« PRISON POSSESSION », LA FORCE DES MOTS COMME OUTIL D’EVASION

LEBRUITDUOFF.COM – 14 juillet 2017

Théâtre 11- Gilgamesh Belleville ; « Prison Possession » de et par François Cervantes ; du 6 au 28 juillet à 12h25, relâches les 11, 18 et 25.

La force des mots comme outils d’évasion

Lorsqu’il émerge de l’obscurité où le plateau l’a plongé, François Cervantes se découvre à la fois impressionnant et fragile. Son corps entier est porteur d’un mystère qui irradie. Il y a, dans cette posture hiératique – nimbée savamment d’un clair-obscur que n’aurait pas renié Le Caravage – où l’immobilité est seulement trahie par quelques mouvements d’un bras accrochant la lumière pour accompagner la parole magnétique, quelque chose qui fait penser à l’inquiétante étrangeté. Le corps à corps avec les mots, les siens qui lui manquaient petit, et ceux confiés depuis par les lettres d’un détenu de la prison du Pontet, délivrera une part de ce mystère.

L’expérience fondatrice du mutisme dans lequel François Cervantès s’est senti emmuré dans sa prime enfance (comme « un volcan » éteint prêt à entrer en éruption), lui dont l’entourage s’inquiétait qu’il n’ait rien à dire, va trouver un écho « bruyant » dans la situation de ce détenu coupé de l’extérieur par la privation de liberté et subissant non seulement la contrainte de corps mais aussi celle de l’âme rendue stérile face à l’impossible échange de paroles. Pour l’un et l’autre, le viatique à la violence lovée au plus profond d’eux-mêmes a pris la forme de l’écriture par laquelle le monde mis à distance prend vie. Ce qui nous pousse vers l’autre a toujours quelque chose à voir avec nous-mêmes comme si des rhizomes secrets nous « poussaient » à cette rencontre faisant d’elle un enjeu vital.

S’emparant de ces « correspondances » – lettres échangées avec Erik Ferdinand mais aussi similitude d’expériences entre eux – François Cervantes va égrener la fiction de la détention du prisonnier. Faits réels dramatisés par le biais d’un style indirect libre empreint d’une poésie à fort pouvoir évocateur et reliés entre eux par un fil immuable, celui qui tisse le destin de ceux privés de liberté pour n’avoir su/pu échapper à un engrenage implacable. Ce sera la première mobylette volée, la quinzaine d’autres qui lui feront suite, l’argent facile, les amis tués, la première incarcération… Une litanie connue et qui assure le succès d’un certain cinéma, sauf que là ce n’est plus du cinéma… Il brûlera sa cellule, neuf mètres carrés à partager à trois, se retrouvera attaché de force sur son lit, perfusé de piqûres pour le calmer.

Quinze années immobiles au contact de la loi du milieu carcéral où viols, rackets, actes de barbarie, veines tailladées font partie intégrante du menu quotidien. Mais ce que raconte Erik dans ses lettres a essentiellement trait au quotidien répétitif. Le monde réduit aux cellules, aux couloirs, et à la cour du pénitencier n’a plus d’autres horizons d’attente que la nourriture, le sommeil et les promenades qui font tourner en rond… Un jour, la correspondance s’arrête, brutalement. Le temps de la préparation d’une nouvelle évasion est venu, tout doit être pensé au millimètre. Le jour J la pression monte, le sans faute s’impose. C’est dur, dans une cour de prison, l’attente du bruit d’un hélicoptère pour l’homme qui attend de naître. L’atterrissage dans une fumée épaisse, le hissage à bord, l’envol. La voiture qui attend avec armes et faux papiers, le petit hôtel. Ses enfants revus le lendemain… et ce constat terrible : il ne sait plus aimer. La fin de la cavale, le retour au point de départ. Prison.

Le comédien esquisse un quart de tour, tourne légèrement le dos au public, et lorsqu’il reprend sa posture initiale, il est devenu Erik, le détenu. C’est lui désormais à qui revient la charge du je de la narration… Je suis cet homme qui s’est évadé dans les mots d’un autre pour découvrir un monde peuplé de voitures, de femmes, d’un quotidien auquel je n’avais plus accès. Ce monde est privé de sentiments car ils m’ont été retirés à jamais.
Avec une économie totale de moyens, par la magie des clairs-obscurs créés par les jeux de lumières sculptant l’espace carcéral jusque dans le corps contraint du comédien, François Cervantes réussit une résilience en miroir opérée grâce à son talent de passeurs de mots. Le détenu qui s’évade par les mots confiés, et le comédien qui les accueille ces mots pour les projeter vers le public, s’affranchissent mutuellement d’une « possession » intérieure en utilisant l’espace théâtral comme échappatoire aux barreaux de toutes les prisons. On sort de cette expérience in vivo comme libérés du fardeau de nos propres conflits refoulés, séduits par la beauté poétique et envoûtante de cette performance qui pour dire l’humaine condition parcourt des territoires fluctuant entre réalité et fiction.

Yves Kafka

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