AVIGNON OFF : « ESPERANZA », UN RADEAU A LA MER…

LEBRUITDUOFF.COM – 18 juillet 2017.

AVIGNON OFF : Théâtre des Halles ; « Esperanza » de Aziz Chouaki, mise en scène par Hovnatan Avédikian ; du 6 au 29 juillet à 17h, relâches les 10, 17, 24

« Esperanza », un radeau à la mer

Il est des projets qui forcent le respect citoyen, « Esperanza » est incontestablement de ceux-là. Conçu collectivement avec huit acteurs – au départ de l’aventure « pas forcément confirmés dans le métier, mais plutôt techniciens, musiciens, venant du sport de haut niveau et des arts de la rue » – le processus de création a démarré en allant rencontrer les détenus de la Maison d’Arrêt de Nice, puis les Compagnons d’Emmaüs de Saint André de la Roche. Le Service Pénitentiaire d’Insertion et de Probation a cautionné ce projet en en fixant toutefois les contraintes : aucun décor, aucun accessoire, le texte, rien que le texte, porté par la voix et le corps des comédiens. A partir de ces données, le metteur en scène et son équipage se sont jetés avec enthousiasme dans la réalisation de cette embarcation semi-rigide ayant pour mission de conduire, des côtes africaines qu’ils fuient au paradis annoncé de Lampedusa, une poignée de migrants.

Sur l’esquif de fortune, sorte d’arche de Noé soumise à un moteur à la mécanique capricieuse et aux tempêtes orageuses, cette communauté composite tant dans sa couleur de peau, ses origines sociales que dans ses croyances religieuses – il y a là un ingénieur juif, un peintre, un policier ayant perdu l’usage de ses jambes dans un attentat islamiste, un aède aveugle et son luth qui chante la mythologie, un chauffeur de taxi, une jeune femme dissimulant sous un voile sa féminité dans un univers constitué d’hommes à la sexualité frustrée, un amuseur professionnel – va dériver vers sa terre promise au gré des incidents de parcours.

En effet, partager une plateforme si exiguë suppose sans cesse de ramper, escalader les corps des autres pour rester arrimés à cette frêle planche de salut où le moindre déséquilibre peut précipiter chacun au fin fond des eaux. Le moindre mouvement imprévu, comme être pris de dérangements intestinaux obligeant à être soutenu en équilibre par les bras des autres au-dessus de la mer, s’avère une terrible épreuve. Quant aux garde-côtes, ils demeurent le danger suprême.

Certains évoqueront leur drame antérieur ou leur projet de vendre un de leurs reins, ou encore de brûler au fer à repasser le bout de leurs doigts pour en détruire l’empreinte si par malheur ils étaient pris par les garde-côtes. Dans l’intention d’être au plus près de la vraie vie, pour dire ces différentes situations, le texte d’Aziz Chouaki mêle des passages bibliques ou poétiques à un langage brut de décoffrage, une prose des plus primaire tant dans sa syntaxe que dans son vocabulaire. Pour exorciser les risques encourus, des moments de joie autour de chants ou des délires collectifs suscités par la rencontre avec une mouette GPS et un dauphin baptisé aussitôt Flipper, des « plaisanteries » ( les musulmans ils ont mis la charia avant l’hébreu ), ou encore des connaissances délivrées par l’ingénieur, viendront tenter de faire oublier le tragique de la situation affrontée.

Mise à part la chorégraphie due à Aurélien Desclozeaux qui anime l’espace de saisissants tableaux vivants éclairés savamment, on reste pourtant un peu sur notre faim… Pourquoi ce travail, si généreux est-il, et prenant racine dans un projet faisant de la culture un outil d’émancipation sociale, ne nous convainc-t-il pas plus au niveau artistique ? Et bien justement parce que l’art ne peut se réduire aux missions qui reviennent aux Maisons de la Culture, et que le point de vue porté par le citoyen (qui acquiesce les yeux fermés à cette démarche), n’est pas le même que celui porté par des exigences artistiques. Les comédiens, si enthousiastes soient-ils, surjouent souvent les situations (Cf. leurs yeux exorbités pour bien montrer qu’ils ont peur) et les dialogues sont eux aussi souvent – sous couvert de reproduire le langage trash de certains migrants ou au contraire le langage érudit d’autres migrants – d’une médiocrité qui détonne. On est en droit d’attendre d’une écriture théâtrale qu’elle ouvre à l’imaginaire poétique.

Hovnatan Avédikian, le metteur en scène porteur passionné du projet, apporte lui-même une réponse à notre interrogation sur nos réserves… en les confirmant, du moins en partie : « Plus qu’une pièce, c’est un projet de vie qui s’inscrit dans une démarche d’ouverture qui sort des sentiers battus. (…) Voilà le projet qui va au-delà de la simple pièce de théâtre. Nous sommes là dans un engagement politique qui répond pleinement à la mission d’un centre dramatique national. » Certes, mais si les CDN ont à assumer un engagement politique, ce n’est certainement pas au prix du reniement de la qualité des écritures proposées… tout au contraire.

Yves Kafka

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