« VANIA », LA NEVROSE FAMILIALE S’INVITE SUPERBEMENT A LA TABLE

LEBRUITDUOFF.COM – 7 juillet 2018.

AVIGNON OFF 18 : « Vania, Une même nuit nous attend tous » , d’après « Oncle Vania » d’Anton Tchekhov, adaptation collective dirigée par Julien Sabatié Ancora ; Théâtre le 11- Gilgamesh Belleville 6 au 27 juillet à 13h40 (relâches les 11 et 18 juillet)
Spectacle recommandé

« Vania », la névrose familiale s’invite superbement à la table

Les huit acteurs de By Collectif dirigés par Julien Sabatié Ancora proposent une immersion sensible – « en temps réel », celui du temps de la représentation – dans l’univers d’Anton Tchekhov, cet univers-monde avec lequel nous entretenons des correspondances secrètes. En effet, au travers d’un dispositif scénique tri-frontal créant une proximité « contagieuse », ce qui déchire les protagonistes réunis le temps d’un été autour de cette table massive du domaine d’Oncle Vania et de sa nièce Sonia, a quelque chose à voir avec nos propres parcours de vie. Témoins des débats dévastateurs entre ces hommes et femmes « liées » par cette propriété où les frustrations rentrées sont à mesurer à l’aune des désirs inassouvis, nous prenons en pleine face ce qui en les agitant les fait tenir debout, y compris au bord du précipice. Que l’on ne s’y trompe pas : le monde de Tchekhov n’est pas désespérant : le désir à fleur de peau qui anime chacun des personnages est la preuve irréfutable de leur insatiable vitalité.

Avant que la (s)cène ne s’anime des éclats d’une névrose familiale bien huilée, on entend en voix off des confidences de personnes se souvenant de menus faits de leur enfance. L’odeur caractéristique des placards où le moisi a pris ses quartiers, l’arôme goûteuse du chocolat, le bruit des pas menus de la grand-mère ou encore les gais sifflements du grand-père, autant de sensations prises dans les rets d’un passé qui n’arrête pas de passer en nous pour nous relier à notre présent confondu à celui des personnages-acteurs attablés dans un face à face troublant. Le décor est planté, l’osmose opère…

Lors de ce repas partagé, qu’est-ce qui va les faire parler ces représentants d’une humanité déchirée par des aspirations venues se briser sur le mur du réel ? Ce qui les touche viscéralement et fonde leur rapport au monde, c’est l’amour qu’ils n’ont pas, ce manque essentiel devient leur « essence ». Que ce soit le médecin alcoolique Astrov, si passionné soit-il d’écologie environnementale, si beau et perspicace soit-il, il vit comme une béance en lui le désir qu’il éprouve pour Elena, la jeune et émoustillante nouvelle épouse du vieux professeur Sérébriakhov, outre vide minée par les regrets de sa prétendue gloire passée Mais Astrov n’est pas le seul à désirer éperdument Elena, « ce personnage épisodique » comme elle se définit elle-même, Oncle Vania, neurasthénique notoire qui a passé son existence à rendre hors de dettes la propriété dont sa nièce Sonia a hérité de sa mère défunte, la poursuit en vain de ses assiduités pulsionnelles. Quant à la séductrice Elena, auteure des troubles en chaîne enflammant les mâles de la maisonnée, elle ne semble en rien comblée par l’union conclue avec le père de Sonia, amoureuse transie elle du médecin qui n’éprouve – hélas – aucune attirance sexuelle pour elle…

Expier la souffrance par un travail ininterrompu, telle sera la leçon que tirera Sonia à la fin de cet été où tous les rêves semblent s’être délités. Auparavant Oncle Vania, à bout, aura failli commettre l’irréparable mais très vite, à l’instigation de la vieille nourrice Marina qui veille au grain comme les vestales du foyer chez les Romains, « tout reprend comme avant », chacun reprenant sa place autour de la table de la loi familiale. Il faut vivre, supporter les épreuves. Agir.

Cette plongée en apnée dans ce psychodrame familial où les frustrations à vif, les enjeux de destruction (parallèle entre la déforestation déplorée par Astrov et la dévoration des individus par l’alcool – on boit beaucoup, comme une mise en bière programmée), les peurs liées aux inévitables pertes qui jalonnent l’existence (pertes du domaine, de l’amour, de soi), loin de nous désespérer, nous rassérènent… En effet délivrés de nos propres démons intérieurs par cette expérience vécue en direct, sourd en nous la fureur de vivre – vivez vite, le temps passe – quand bien même devrions nous mourir. Plus qu’un spectacle, cette remarquable adaptation de la pièce d’Anton Tchekhov, incarnée par des comédiens et comédiennes des plus investis, est une bouffée d’oxygène dans un monde corseté par le bonheur manufacturé.

Yves Kafka

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Comments
One Response to “« VANIA », LA NEVROSE FAMILIALE S’INVITE SUPERBEMENT A LA TABLE”
  1. Maire dit :

    Une excellente tranche de vie, nous avons eu la sensation d’être dans la pièce avec les acteurs. Une belle découverte du texte de Tchekhov.Merci.

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