« LES CARNETS D’UN ACTEUR », LE SONGE LUMINEUX D’UNE NUIT D’HIVER

LEBRUITDUOFF.COM – 16 juillet 2018.

AVIGNON OFF : « Les carnets d’un acteur » d’après Dostoïevski (« Les carnets du sous-sol » et « Le rêve d’un homme ridicule »), Shakespeare (extraits), les « Psaumes » (Livre1, 1 à 41), le « Qohélet » (Livre 1 à 5) ; adaptation et mise en scène Alain Timar ; avec Charles Gonzalès ; Le Théâtre des Halles 6 au 29 juillet à 17h (relâche les 9, 16 et 23)

Sur ce même plateau du Théâtre des Halles, lors de l’édition de 2014 du festival d’Avignon, Charles Gonzalès avait fait revivre trois femmes au destin mythique – Camille Claudel, Thérèse d’Avila et Sarah Kane – dans un spectacle échevelé de plus de trois heures. Lui le comédien à la haute stature et aux traits taillés à coups de serpe – visage dont l’angularité n’est pas sans rappeler celui de Laurent Terzieff, « le théâtre fait homme » – nous avait littéralement subjugués en proposant sa « Trilogie ». Une version intégrale si marquante que ces figures féminines sont désormais attachées à son nom. C’est sous les traits de Fédor, « l’homme sans qualité », qui pour survivre a trouvé un emploi d’homme à tout faire dans un théâtre afin d’être là où son existence secrète le convoque, qu’aujourd’hui il revient pour « endosser » avec la même passion les rêves fous de ce solitaire de l’entresol.

Le texte écrit par Alain Timar, aussi metteur en scène et scénographe plasticien de la proposition, est un mixte librement adapté de romans de Dostoïevski (« Les Carnets du sous-sol » et « Le rêve d’un homme ridicule »), de grandes tragédies ou comédies de Shakespeare, ainsi que de « Psaumes » ou encore du « Qohélet » de la Bible hébraïque. Il a lié ces textes en les émaillant de quelques passages inspirés par l’urgence contemporaine pour les offrir à l’acteur (le faux comme le vrai, on est dans le droit fil de « L’illusion Comique ») qu’incarne ce fou de théâtre qu’est Fédor.

Si l’Homme de la Mancha se battait contre des moulins à vent en ayant affaire aux chimères surgies tout droit de son crâne et se tenait prêt à se damner pour l’or d’un mot d’amour, la quête de Fédor, habité lui aussi par un désir brûlant – l’un et l’autre vivent dans un imaginaire qui échappe à la pesanteur ordinaire – va se révéler être d’une autre nature. En effet, chez lui on ne rencontrera pas de Dulcinea lui faisant tournebouler la tête mais des personnages du répertoire qui sont dépositaires de vérités humaines et qu’il brûle d’incarner sur scène. Homme moqué par ses pairs, qui l’ont dénommé par dérision Will par référence au grand dramaturge né à Stratford-upon-Avon dont il connaît sur le bout des doigts l’œuvre et les personnages, Fédor va convoquer sur le plateau une cohorte de « monstres » sacrés qui peuplent un désir de théâtre laissé, à son corps défendant, en friches. Si aucun metteur en scène n’a reconnu en lui l’Acteur qu’il se rêve être, qu’il se sait être, il va en s’autorisant de lui-même mettre en jeu ce que la très ingrate réalité lui refuse depuis toujours.

Avant que le (faux) rideau rouge ne se lève au centre de la scène, sa silhouette se détache en ombres chinoises, balai à la main, il sifflote. Celui qui aspire à être sous les feux de la rampe, apparaît comme l’ombre découpée de l’acteur chargé de l’entretien du Théâtre. Quand le rideau se lèvera pour la Représentation, d’autres que lui (les « vrais » acteurs, ceux qui ont reçu l’adoubement sacré) prendront place sur scène et lui sera rejeté dans les coulisses, il le sait, l’admet à contre cœur, en souffre. Et pourtant qu’ont-ils de plus ? Sont-ils plus habiles pour être habilités à enfiler chaque soir les costumes dont lui a uniquement l’entretien ? En quoi sont-ils plus fondés à se lover dans les personnages tragiques ou comiques dont il récite sans faillir, lui, les répliques pour les avoir entendues maintes fois dans leur bouche sans talent ? « Je les entends parler mais ils ont perdu le secret du jeu », lâchera-t-il sentant monter la colère de n’être pas reconnu pour ce qu’il est.

Succède en effet à l’abattement du Dolor emprunté ici à Dostoïevski – « Ridicule… je suis ridicule ! J’ai toujours été ridicule, je le sais depuis le jour de ma naissance » – le Furor rentré – « Ils ne comprennent pas… Parce qu’ils ne connaissent pas la Vérité » – qui le projette aussitôt du côté de celui qui la détient, cette Vérité du jeu. Le Nefas le transforme en monstre sacré, celui qui va faire monstration de ce que jouer veut dire. Alors, lâchant les amarres qui jusqu’ici l’arrimaient au sous-sol du théâtre, il va prendre son envol pour oser se glisser dans les costumes des plus grands et faire éclater grâce à sa passion du jeu théâtral les secrets qu’aucun autre que lui n’avait jusqu’ici pu percer.

Le monologue de Richard II, confiné dans l’étroitesse de son cachot (II, 5) ne pouvait mieux ouvrir le bal… « Quelquefois je suis roi / Mais, voyant des complots, je préfère être gueux / Et je deviens mendiant. Mais, devant la misère, / Je regrette le temps meilleur où j’étais roi. / Et je redeviens roi… » . Les paroles du vieux Roi, exclu de la scène du Pouvoir suite à la trahison de Bolingbroke, entretiennent des rapports étroits avec la situation vécue par Fédor. Comme lui, il est relégué dans les coulisses de l’histoire – celle que conte le Théâtre -, comme lui on lui refuse l’avant-scène, comme lui il se sent trahi. Alors il brandit le cercle d’or de sa couronne, la dépose sur son front, la retire, symbole dérisoire d’un soleil destiné à disparaître sous la ligne des horizons perdus. Il y a là quelque chose de pathétique qui renvoie au tragique humain. Quant à l’immense miroir qui peuple le plateau vide, il est lui aussi tiré de « Richard II » et « reflète » les jeux d’ombres et lumières de celui que le soleil a déserté.

Suivront d’autres « interprétations » de fantômes qui hantent sa ferveur, et parmi eux s’impose la figure torturée de Hamlet (II, 2) : « J’ai perdu toute ma gaieté ; tout pèse si lourdement à mon humeur, que la terre, cette belle création, me semble un promontoire stérile. Le ciel, ce dais splendide, regardez ! ce magnifique plafond, ce toit majestueux, constellé de flammes d’or, eh bien ! il ne m’apparaît plus que comme un noir amas de vapeurs pestilentielles », ou encore (III, 1) « Etre, ou ne pas être, c’est là la question. Y a-t-il plus de noblesse d’âme à subir la fronde et les flèches de la fortune outrageante, ou bien à s’armer contre une mer de douleurs et à l’arrêter par une révolte? Mourir… dormir, rien de plus ;… et dire que par ce sommeil nous mettons fin aux maux du cœur et aux mille tortures naturelles qui sont le legs de la chair : c’est là un dénouement qu’on doit souhaiter avec ferveur. Mourir… dormir, dormir ! peut-être rêver ! », et Fédor empoignant sous ses bras les mannequins d’Ophélia et d’Hamlet disparaît alors en coulisses.

« La Nuit des Rois, Roméo et Juliette, Le Roi Lear, Macbeth, Othello, Henry IV…», rien ne semble pouvoir résister à l’appétit insatiable de Fédor, faisant corps et voix avec les monstres sacrés, revêtant à l’occasion épées et armure, pour – après qu’eurent apparu projetés les visages de dictateurs modernes, Napoléon, Paul Pot, Amin Dada, Franco, Bokassa, Kadhafi, Saddam Hussein, Bachar el Assad – s’écrier à l’adresse du spectateur de son Théâtre à lui : « Crois-tu que la civilisation puisse changer la nature humaine ? Nous sommes tous fous dans un monde de dingues… ».

Plus tard, bien plus tard, Fédor contemplera la dizaine de mannequins sur pied – revêtus de leurs habits de scène – dont il s’est entouré pour leur donner vie. Son regard se tournera vers une ligne de fuite qui se perd au loin. Une voix off lui donnera l’occasion de ses dernières répliques avant qu’il ne quitte la scène. « Quelle obstination Fédor ! » « Je ne sais pas où est la vie aujourd’hui, ce qu’il faut aimer, respecter, alors je continue et je vais.» « Mais où vas-tu Fédor ? » « Je n’en sais rien moi, mais j’y vais ».

Et là, envoûtés par la musique et les lumières oniriques, subjugués par la passion de ce fou de Théâtre et de celui qui l’a incarné jusqu’à s’y confondre – Charles Gonzalès, « monstre de scène » aussi vibrant que sa créature – nous éprouvons la sensation troublante que la vie est un songe. Les mannequins dans leurs habits de scène en sont les protagonistes, et leurs paroles résonnent en nous pour questionner notre « insupportable monde ».

Yves Kafka

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