« LA MORT D’AGRIPPINE », JEUX DE MIROIRS OU LE TRIOMPHE DU MENSONGE

LEBRUITDUOFF.COM – 17 juillet 2018.

AVIGNON OFF : « La Mort (d’)Agrippine » de Cyrano de Bergerac, mise en scène et adaptation Daniel Mesguich, Théâtre du Chêne Noir du 6 au 29 juillet à 12 h 05 (relâche les 9, 16, et 23) « La Mort (d’)Agrippine », jeux de miroirs ou le triomphe du mensonge.

Daniel Mesguish, en homme de théâtre aguerri à toutes les subtilités de ce que théâtre veut dire de mises en abyme troublantes entre réalité et fiction se renvoyant l’une à l’autre dans des associations « hallucinantes » de jeux de miroirs décuplés, a eu le nez de découvrir la seule tragédie écrite par un certain Hercule Savinien de Cyrano de Bergerac. Plus connu pour l’appendice qui ornait son visage – accaparé par un autre pour sa gloire personnelle, ainsi en va-t-il de l’injustice du monde – cet écrivain méconnu aujourd’hui, conspué au XVIIème pour crime de libre-pensance, a commis là sous couvert de revisiter l’Histoire de l’empereur romain Tibère confronté au désir de vengeance de ses proches, un flamboyant plaidoyer pour le Théâtre, lieu du « mensonge vrai ».

En effet, et que l’on ne s’y trompe pas (et ce, même si la tromperie est au cœur de la pièce et en constitue le sujet principal, tromperie pas uniquement entre les protagonistes qui vont en user et abuser à l’envi, mais aussi dague plantée en plein dos du contrat implicite passé entre le spectateur et l’acteur), « La Mort (d’)Agrippine » est un brûlot de contre-vérités mortelles tant pour les personnages que pour la « re-présentation » que nous nous fais(i)ons du Théâtre. Si l’on ajoute à cela la beauté sculpturale des habits d’époque agrémentés d’un érotisme contemporain à faire se pâmer les faux et les vrais dévots, la musique et les éclairages envoûtants, on aurait (presque) dévoilé l’intérêt de cette proposition artistique.

Presque… car il manquerait encore à dire le plaisir sensuel d’entendre les alexandrins déclamés avec autant de pertinence articulée par des comédiens qui se font acteurs de leur personnage et les délivrent avec un plaisir en bouche. Les césures à l’hémistiche, les diérèses, synérèses et autres ornements classiques deviennent des notes de musique « en-chantantes » qui nous traversent l’échine en nous faisant vibrer à notre tour.

On ne va pas vous refaire ici l’Histoire de cet Empereur suscitant dans son entourage immédiat tant de convoitises, tant d’amour et de haine – que l’on sait depuis Freud, Mélanie Klein et consorts, être les deux visages indissociables d’une même pulsion où Eros le dispute à Thanatos dans une danse diableresse. Tibère a le don humain – lui qui ne le fut pas « à l’excès », le Préfet Séjan, sa famille et bien d’autres Romains ne sont plus là pour en parler – de soulever dans son sillage des tornades de trahisons en chaîne répondant à merveille au modèle que souverainement il leur offrait sur un trône. Ainsi Agrippine, veuve de Germanicus avance la mort de son époux pour fomenter l’assassinat de Tibère, le beau Séjanus n’a de cesse que de lui déclarer que c’est par amour pour elle qu’il se fera régicide, quant à Levilla, sœur de Germanicus, belle-sœur d’Agrippine sa rivale, maîtresse de Séjean (et surtout maîtresse ès-machinations, il faut vous dire que chez ces gens-là…) elle aime « à mort » ce dernier.

Tant de turpitudes haussées au firmament de lutte de classe impériale valent leur pesant de sesterces… surtout lorsque le metteur en jeu se plaît – à la façon des cartons du cinéma muet ici rendus sonores par un jingle accompagnant sa voix off – à annoncer d’une voix amplifiée résonnant comme un leitmotiv anaphorique tombé des cintres de l’Olympe : « Où l’on apprend qu’Agrippine et son amant ont juré de tuer Tibère », suivi de « Où l’on apprend qu’elle ment » (Elle ne veut pas épouser Sejanus : Veuve d’un héros, elle épouserait un traître ?), ou encore « Où l’on voit son amant demander la mort d’Agrippine », etc. etc.

La valse des mensonges ainsi orchestrée de main jupitérienne de bout en bout, on progresse vers le dénouement… où l’on apprend de la bouche d’un comédien en ses habits de scène – Sterenn Guirriec, une jeune femme racée pour jouer l’empereur Tibère ; un « naturel » mensonge théâtral, un de plus -, passant négligemment sa cigarette de ses lèvres à celles de sa partenaire – Sarah Mesguish, splendide Agrippine -, l’héroïque boucherie. Acteur de son personnage, il lui commente en léger différé l’hécatombe de cette « impérieuse » sauvagerie : « C’est assez, ils sont morts »… Et nous bien vivants – comme les acteurs le sont.

Comment ne le serions-nous pas vivants après avoir jubilé devant tant d’inventivité dans le propos tenu, face à tant de beauté plastique et sensuelle dans son traitement scénique et interprétatif, sans parler de l’effet frissonnant causé par les alexandrins délivrés comme autant de trésors de langue ? Le Théâtre est vraiment affaire de mensonges « à l’appel ». Les comédiens sont vraiment les acteurs de leur personnage. Et nous spectateurs, nous sommes sans nous y tromper les contemplateurs non-dupes et délicieusement complices du « mentir-vrai ». Du grand, très grand Mesguish.

Yves Kafka

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