« J’ABANDONNE UNE PARTIE DE MOI-MÊME… » : LE BONHEUR, MAIS PAS A N’IMPORTE QUEL PRIX

LEBRUITDUOFF.COM – 22 juillet 2018

AVIGNON OFF 2018 : « J’abandonne une partie de moi-même que j’adapte  » au théâtre des Doms à 19h30, théâtre national Wallonie Bruxelles, Justine Lequette et le group Nabla.

« Le bonheur, mais pas à n’importe quel prix »

En 1960 le sociologue Edgar Morin et le cinéaste ethnologue Jean Rouch réalisent un film documentaire, « Chronique d’un été », expérience encore inédite en France de cinéma vérité. Ils y interrogent des personnes lambda aux profils divers et variés, leur demandant en substance s’ils sont heureux.

À partir de cette matière qui les a profondément impressionné, Justine Lequette et les comédiens du group Nabla, Léa Romagny, Rémi Faure, Benjamin Lichou et Jules Puibaraud, ses amis et compagnons d’étude, tous issus de l’Ecole Supérieure d’Acteurs de Liège, nous proposent une première création élaborée dans une réflexion partagée et une écriture collective. Une maître d’œuvre et des acteurs créateurs, comme ils aiment se définir, qui nous livrent une pièce originale et militante, comique dans sa forme mais dont le fond est désespérément tragique. À la manière de leurs compatriotes Libon et Lamensh, les créateurs de « Striptease », le regard bien qu’ethnologique est tendre et bienveillant.

Les spectacle débute en prologue sur les interrogations d’une candide petite fille sur une balançoire qui nous place tout de suite dans le vif du sujet :  » Que veux-tu faire dans la vie? » et par conséquent… »Pourquoi faut-il obligatoirement travailler? ».

Le sujet posé, une première partie se met en place, s’organise sous nos yeux, spectateurs de la reconstitution fidèle de l’ambiance et du propos du film de Rouch et Morin.

Décor années 60, mobilier vintage, look sixties et nuages de fumée des cigarettes, les comédiens nous rejouent des scènes au cours desquelles nous réalisons que déjà, au cœur des 30 glorieuses, la question du bonheur était principalement liée à la réussite professionnelle, à la place que l’on veut occuper dans la société. Une société capitaliste où le progrès est synonyme de consommation et créateur de besoins matériels inutiles.

Malgré la saveur désuète de l’époque, les airs de jazz, le ton libéré et rebelle qui aboutira bientôt à un certain mois de mai, le constat est terrible : cadences infernales, mépris des travailleurs, aliénation et renoncement à ses rêves.

Dans un deuxième temps, le changement des codes vestimentaires, du décor et du langage, plus modernes, nous ramène de nos jours, presque 60 ans plus tard et pourtant rien n’a véritablement évolué.Les préoccupations des protagonistes et les réponses sont les mêmes, entre les deux époques, impossible de noter une amélioration sensible des conditions de vie.

Notre société consumériste ne considère décidément uniquement que le bonheur matériel, l’avoir et non l’être. La notion de bien-être, que l’on mesure désormais en pourcentage, reste indissociable de celle de l’emploi et de l’aisance financière que l’on en retire. Le travail, condamnation divine depuis l’Éden perdu, est-il donc l’unique source possible d’épanouissement et en définitive le principal générateur d’insatisfaction?

Le mot travail est sensé venir d’ailleurs du latin tripalium, instrument de torture à trois pieux. En réalité l’hypothèse est de plus en plus contestée par les linguistes mais elle reste significative du sens que l’on a voulu donner au concept.

Le principe même légitime le profit que chefs d’entreprises et politiques (à noter une certaine allusion à notre président) ne se scandalisent pas de faire sur le dos des populations : la précarité vaut toujours mieux que le chômage, alors souffrez, mais en silence!

La dernière partie s’ouvre avec la projection d’un extrait de « Chronique d’un été », puis les comédiens hagards, vidés de leur l’énergie, comme en proie à un burn out général, se déshabillent complètement, quittent le plateau dévasté un à un, mais se suivent, on l’espère pour construire ensemble, ailleurs, un futur meilleur.

Ce final déroutant et un peu troublant, laisse les questions sans réponses, si ce n’est le message contenu dans le titre, citation d’un témoignage de 1960, seule piste possible, « j’abandonne une partie de moi même que j’adapte ».
Par cette pièce le groupe Nabla dénonce, alerte! L’adaptation, les compromis, l’oubli de soi…hélas nous préférerions que les jeunes générations aient plus de foi dans la vie, plus de choix possibles.

Joëlle Gabella

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