« L’ETABLI », MERCI PATRON ! MORCEAUX CHOISY

LEBRUITDUOFF.COM – 26 juillet 2018.

AVIGNON OFF : « L’établi » d’après le roman de Robert Linhart, mise en scène Olivier Mellor, Présence Pasteur du 6 au 29 juillet à 12h50.

Citroën ce n’est pas que les deuches mythiques (2 CV pour les moins de vingt ans) qui ont bercé – et continuent à bercer – notre imaginaire baroudeur. C’était aussi l’usine de la Porte de Choisy et son syndicat maison à la solde d’un patron menant à la baguette des « ouvriers spécialisés » (lire « sans qualification ») soumis à des cadences infernales. C’est encore, dans le droit fil des événements 68, l’histoire d’une grève mémorable. Une grève qui a vu un jeune étudiant du nom de Robert Linhart prendre une part active, lui qui, comme quelques centaines de militants intellectuels, s’était fait embaucher – s’était « établi » – en tant qu’ouvrier spécialisé pour vivre une utopie : celle de partager l’existence des ouvriers afin de mieux la comprendre.

Décor d’un atelier de production recréé sur le plateau avec son immense mur de métal froid, ses établis recouverts d’outils mêlés à des pièces métalliques, et dans le coin, côté jardin de la scène, un palan géant auquel est accroché un filet rempli de morceaux de carcasses métalliques à assembler qui n’arrête pas d’être hissé au plafond pour s’écraser à grand fracas sur le sol. Dans cet espace consacré à la soudure des pièces de 2 CV, dans l’odeur écœurante d’huiles et autres matières industrielles, dans les bruits assourdissants du métal qui s’entrechoque avec les aboiements du contremaître en blouse grise, un sous-peuple bigarré de Français pur jus, de Maghrébins, Yougoslaves, Turcs, Polonais, Maliens, Espagnols, Portugais et autres damnés de la Terre, s’affairent en tous sens pour répondre aux injonctions des rendements prescrits par la Direction. Face à la procession sinistre de la grande chaîne, Mouloud répète à l’identique les mêmes gestes, lorsque retentira la sirène il aura achevé sa 148ème voiture de la journée, et lorsqu’il sera mis fin à son service c’est 33000 carcasses de voiture qu’il aura vu défiler devant lui.

Immergé in-vivo, le spectateur entend le narrateur en bleu de travail – un « établi » – commenter au micro sa découverte du monde de Citroën, de son embauche en tant qu’O.S. 2 où l’agent recruteur estampille les nouvelles recrues – « lui, le campagnard qui sait à peine lire, il posera pas de problème celui-là ! » -, à l’épuisement ressenti le soir de sa première journée, en passant par sa raison d’être ici : non pour fabriquer des voitures mais pour observer les mécanismes de surveillance et répression afin d’organiser la riposte des ouvriers. La peur fait partie de l’usine, elle a le visage de ceux qui surveillent en permanence les manœuvres à l’œuvre.

Vient le moment de l’action, la distribution de tracts pour annoncer la grève. Le syndicat maison – la CFT – chien de garde du pouvoir, terrorisant les ouvriers acceptant les tracts qu’on leur tend. La Réunion au Café des sports d’une poignée d’ouvriers « activistes ». La Grève et, en voix off, le sempiternel et indécent commentaire patronal : « Laissez travailler les ouvriers. C’est une entrave à la liberté du travail ». Et en direction des ouvriers immigrés, cet ajout cynique : « La France vous accueille, ayez la décence de respecter ses lois ». Menaces patronales en chaîne. Combativité ouvrière boostée par le souvenir du 21 février 44, du groupe Manouchian de « l’Affiche Rouge » d’Aragon chanté par Léo Ferré. Meneurs relégués dans des postes à l’écart ou carrément virés suite à des bagarres provoquées par le service d’ordre Citroën. Et puis le cas de ce vieil ouvrier modèle – pas un arrêt de maladie en trente-trois ans passés à pousser le balai – qui meurt un mois après avoir pris sa retraite, comme une obsolescence programmée par l’usine à laquelle il appartenait corps et biens. Ou encore de celui-ci, vieil ouvrier expert qui répare sur son établi les portières bosselées avant leur montage, on va l’humilier en public pour l’anéantir. La grève qui dure malgré les intimidations constantes. Et puis les vacances qui arrivent, les immigrés qui ont la tête tournée vers le retour au pays tant attendu. Le couperet qui tombe sur le meneur « établi » : licenciement pour cause de rationalisation du travail aboutissant à une compression du personnel. Fin des dix mois d’immersion en milieu hostile de « l’établi » [qui en fit un livre portant ce titre, publié en 1978 aux Editions de Minuit ].

La dizaine d’acteurs en bleu de travail et blouse grise du contremaître, arpentent l’espace scénique avec l’énergie de combattants confrontés aux rouages de machineries faisant peu de cas de leur humanité, le tout sur fond de vidéos d’archives recréant l’atmosphère de l’époque amplifiée par des musiques industrielles entêtantes. Véritable expérience à (re)vivre, « L’établi » – qui se joue à guichets fermés – résonne dans la mémoire comme l’archétype des luttes à venir.

Yves Kafka

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