76e FESTIVAL D’AVIGNON : FIN DE PARTIE

76e FESTIVAL D’AVIGNON – L’Avant-Programme – 7-26 juillet 2022, Avignon.

Fin de partie donc pour Olivier Py qui quittera ses fonctions à la clôture de cette 76e édition du Festival, après dix ans d’une direction artistique souvent controversée, laissant le soin à Tiago Rodrigues de reprendre le flambeau. L’histoire se chargera de nous dire ce qu’il restera de l’empreinte qu’aura laissé sur le Festival une programmation jugée souvent trop consensuelle, peu encline aux aventures extrêmes et pour tout dire, très marquée par une vision très classique et frileuse du Théâtre et de la création contemporaine tout court -Py dit « populaire »- et de ce que doit présenter aux yeux du monde un festival à vocation internationale. Mais, basta, plus de regrets à avoir et bienvenue au nouvel élu, un dramaturge et metteur en scène au talent incontestable -et qui plus est le premier « étranger » appelé à diriger le Festival- dont on attend avec impatience le nouveau cap, on l’espère, qu’il saura insuffler à cette grande fête de la création contemporaine.

Quant à cette édition 2022, elle se présente malgré elle sous le double sceau d’une sortie (?) chaotique d’une pandémie surréaliste et le début d’une guerre à haut bruit, à nos portes, qui n’attend qu’une étincelle pour incendier l’Europe et le monde tout entier… Drôle d’ambiance, plombée, crépusculaire, qui augure d’un Festival tout sauf léger.

Avec une programmation taillée semble t-il à la mesure de ces temps lourds qui nous obsèdent. Toute sauf légère. A commencer par l’ouverture dans la Cour avec « Le Moine Noir », un Tchekhov puissant et prophétique, sans illusion, que seul pouvait monter avec lucidité le dissident Kirill Serebrennikov depuis sa Russie poutinienne. On attend avec impatience de se colleter avec ces deux monstres de la monstruosité russe endémique, l’écrivain et le metteur en scène, dans les murs minéraux qui ont construit la légende du Festival.

Autre attente, autre monstre, l’Iranien Amir Reza Koohestani nous revient avec un « En transit » adapté de l’oeuvre d’Ana Seghers, donné dès le premier soir au gymnase du lycée Mistral. Ou comment traiter de l’absurdité administrative qui entrave les déplacements, suspend des vies au bon vouloir d’un visa accordé ou non, un monde déshumanisé qui dénie tout droit à l’être d’exister de son propre chef et l’oblige à des exils subis et des immobilités contraintes. Un thème qui résonne terriblement dans notre actualité douloureuse.

Et puisque l’on parle de théâtre, car ici est bien le lieu, alors évoquons dans ce programme empreint de gravité et de pénombre cette « Mastication des morts » du Groupe Merci sur un texte de Patrick Kermann, qu’il faut aller voir à la Chartreuse où il s’est lui-même donné la mort voici vingt-deux ans tout juste. Ou bien sûr cette « Tempesta » du metteur en scène italien Alessandro Serra dont nous avions apprécié le puissant « Macbettu » joué en langue sarde… Tout comme il conviendra de suivre n’en doutons pas ce « Septième jour » de Meng Jinghui d’après le romancier chinois Yu Hua, encore une histoire d’errance post-mortem prétexte à interroger une société chinoise singulière…

Nous n’oublierons pas non plus de visiter avec Christophe Rauck ce « Richard II » bien tourmenté et très habité, une des premières oeuvres fulgurante du grand Shakespeare annonciatrice de la fureur des suivantes. Tout comme sans doute aucun, nous nous aventurerons dans l’univers puissamment poétique du Palestinien Bashar Murkus qui propose son « Milk » à l’Autre Scène. Par devoir de curiosité, nous irons voir ce qu’a fait Anne Théron de la version d’ »Iphigénie » écrite par Tiago Rodrigues, offerte en préambule de la première soirée du Festival à l’Opéra… Enfin, pour ceux que le marathon théâtral ne rebute pas, Olivier Py, qui les affectionne visiblement, présente le sien à Aubanel, une célébration de 10 heures intitulée « Ma jeunesse exaltée » et Simon Falguières quant à lui nous invite à l’intégrale de son épopée « Le Nid de Cendres », avec 17 comédiens, 200 personnages pour 13 heures de spectacle, donné à La FabricA.

Au menu également, il y aura comme d’usage du théâtre Jeune public, qui parfois dans les éditions précédentes a su nous réserver quelques très bonnes surprises. On verra. En revanche, nulle trace du Feuilleton dans le jardin Ceccano, une pourtant très belle idée que l’on regrettera…

Et la Danse, me direz-vous ? Eh bien, comme souvent dans l’ère Py, celle-ci est réduite à sa portion congrue, et à l’exception de deux ou trois objets chorégraphiques réellement intrigants, peu de créations vraiment pointues, encore moins révolutionnaires émergent de cette programmation taillée pour n’effaroucher personne. Pas de Jan Fabre, de Josef Naj, d’Alain Platel ou d’Olivier Dubois donc dans cette dernière édition signée Olivier Py, mais ce n’est pas une surprise. On appréciera néanmoins le retour de Jan Martens avec son « Futur proche » donné dans la Cour d’honneur, une réflexion sur l’espoir de renouveau de nos sociétés par le truchement d’un corps de ballet qui saura occuper le vaste plateau emblématique, comme on ira voir le « Tumulus » de l’impayable François Chaignaud à la FabricA, peut-être aussi le « Silent Legacy » de Maud Le Pladec, avec une expérience inédite, à découvrir, du moins sur le papier. Et puis sans doute, le dernier opus du Libanais Ali Chahrour qui revient à Avignon avec « Du temps où ma mère racontait », joué dans la cour de l’Université…

Quant à ce qu’il convient à Avignon d’appeler « Indiscipline », boîte commode où ranger tout ce que l’on ne peut caser ailleurs, signalons « Anima » de Maëlle Poésy, à tenter à la Collection Lambert… Bien sûr, un événement qu’il ne faudra pas rater, est ce Miet Warlop, « One Song », dans la grande cour du lycée jésuite Saint-Joseph. On n’oubliera pas l’excellent collectif catalan El Conde de Torrefiel qui présente « Una Imaginen interior » à L’Autre Scène… Enfin, on fréquentera assidument les deux séries de « Vive le sujet », pièces courtes données au Jardin de la Vierge de Saint-Joseph, souvent vivifiantes.

Voilà donc le programme ultime d’un temps révolu désormais, chamboulé par la cécité d’un monde à son crépuscule qui s’achève dans le bruit et la fureur. Mais dont on souhaite qu’il porte en germe les graines d’un espoir incommensurable qui ne demande qu’à éclore.

Marc Roudier

Image : En transit, Amir Reza Koohestani, 2022 © Magali Dougados

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