« LA GRANDE MUSIQUE » : L’ERREUR DU SERIEUX

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lebruitduoff.com – 28 juillet 2022

AVIGNON OFF 2022. « La Grande Musique » de Stéphane Guérin – mis en scène par Salomé Villiers – jusqu’au 30 juillet à 19h30 au théâtre Buffon, relâche le 24 juillet.

Tout y est, rien ne va. Quelle distribution ! Molière ici, Molière là, notoriété, collaborations prestigieuses… six artistes plébiscités se partagent la scène du Buffon comme des danseurs sur glace une pataugeoire. Ils se pressent sur un rythme serré, tenu par la mise en scène de Salomé Villiers qui cherche à tenir un tempo entre mille digressions de Stéphane Guérin, qui veut aussi nous dire ce qu’il pense de notre temps passé sur les écrans en passant, ou au moins à rattraper quelque chose, ce texte, peut-être, qui ressemble à celui d’un téléfilm sur TF1 à 14h en semaine. « La Grande Musique » est une partition de clichés déguisés en saillies, et pis : de clichés parfaitement premier degré, inconscients d’eux-mêmes, qui se disent avec des trémolos dans la voix, le regard jeté au loin, pour prophétiser des évidences. Ne nous attardons pas sur ce titre, qui trouve une pseudo-justification dans une demi-tirade en métaphore filée vers la fin de la pièce, et la tentative de Brice Hillairet de passer pour un accordéoniste sans bouger les doigts.

L’auteur à succès, récompensé et notamment soutenu à plusieurs reprises par Artcena, nous propose l’exploration d’un trauma familial avec six personnages mal épaissis, qui, et ce n’est pas leur faute, choisissent de se caricaturer pour exister. Le public pardonne qu’on force le trait quand on a quelque chose d’important à dire, un peu moins quand c’est pour cacher un manque de relief. Aucune personne sur scène n’est à blâmer d’un défaut d’incarnation, au contraire, ils font tout ce qu’ils peuvent…

Sur scène, ça pleure, ça crie, ça s’embrasse à toutes lèvres, sans susciter l’émotion escomptée en salle, car ces personnes traumatisées ne sont pas très attachantes, et même pas très vives : la pièce est tellement didactique que tout le monde a tout compris au premier tiers et qu’il faut deux tiers de plus pour que les principaux intéressés percutent, de leur côté du temps – qu’on trouve quant à nous un peu long. Le texte aurait gagné à s’étoffer ailleurs : par exemple, en creusant davantage les curieux motifs de la honte et du secret inavouable autour de la prostitution forcée de leur aïeule durant les camps. Est-ce honteux ? Pourquoi ?

On pourrait avec bienveillance imaginer une mise en abîme, les personnages étant justement en quête d’eux-mêmes dans cette illustration très didactique d’une théorie en vogue dans certains milieux psys depuis les années 70 : la psychogénéalogie (il faut rappeler qu’elle s’appuie sur une intuition d’une psychologue au XXe siècle et que ses bases scientifiques sont à prendre avec toutes les pincettes disponibles).

Les plus petits rôles, moins alourdis d’un drame mal fagoté, sont toutefois meilleurs, et laissent plus de place à une interprétation de qualité : Bernard Malaka est très drôle en interviewer, et campe un père et un mari convaincants. Etienne Launey a un très joli coup de foudre et décline le thème de la tendresse tout en justesse.

Mais hélas, définitivement rien de très courageux dans cette trame, qui se donne des airs de noblesse avec le point Godwin dramaturgique des camps de concentration (si, c’est tragique : la preuve). Qu’on ne se méprenne pas : la participation du théâtre au devoir de mémoire, l’exploration dramaturgique des courages et des désespoirs, de cette concentration historique d’horreur et d’humanité sont essentielles. Ce qui est nettement moins souhaitable, et au théâtre, et à l’Histoire, c’est l’exploitation de ce motif pour justifier le tragique.

Salomé Villiers veut inscrire le texte de Stéphane Guérin dans le lignée des grandes tragédies grecques et jette une nouvelle malédiction sur ces pauvres Atrides.

Marguerite Dornier

Assistance à la mise en scène : Pablo Haziza, scénographie de Georges Vauraz, collaboration artistique de Frédéric de Brabant, mise en lumières de Denis Koransky et une musique originale de Raphaël Sanchez. Avec Hélène Degy, Raphaëline Goupilleau, Pierre Hélie, Brice Hillairet, Etienne Launey, Bernard Malaka. Le texte est lauréat de la Commission nationale d’Aide à la création de textes dramatiques.

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