« LE CLOWN COMME UN POEME » : UN MOMENT SUSPENDU, QUAND LE THEÂTRE RELIE ET FAIT RÊVER

lebruitduoff.com – 7 juillet 2026
« Le clown comme un poème » – De et mis en scène par François Cervantes – Avec François Cervantes , Catherine Germain – Théâtre des Halles – Du 4 au 25 juillet 2026 à 19h – Relâches les mercredis 8, 15 et 22 juillet.
Il y a des spectacles qui racontent une histoire. Et puis il y a ceux qui racontent ce qui précède toutes les histoires : la nécessité même de monter sur une scène et de créer. Au Théâtre des Halles, François Cervantes ne vient pas présenter une leçon de théâtre. Il ouvre une porte. Derrière, il y a Catherine Germain, Arletti, le clown qui l’habite depuis plus de quarante ans, et cette question vertigineuse : qu’est-ce qui fait qu’un corps, un souffle, une présence sur scène deviennent de l’art ?
La forme emprunte les habits d’une conférence intemporelle. Sur scène, une table, deux chaises et un verre d’eau sont le seul décor mais n’y voyez pas un exposé, François Cervantes tisse peu à peu sa toile et très vite, les certitudes s’effritent. Cervantes parle, Catherine Germain écoute, répond, se souvient. Le rapport à l’art au fil des millénaires, celui au corps, à la transe, au jeu des masques puis Arletti apparaît et soudain, tout bascule. Comme si un romancier se retrouvait face au personnage qu’il a contribué à faire naître et que celui-ci demandait des comptes au réel, mais là encore, Cervantes ne joue pas l’improvisation, tout est écrit, tout est construit. Le texte ciselé est d’une précision remarquable et chaque phrase semble avoir attendu longtemps avant d’être prononcée. Les mots arrivent avec l’évidence des choses profondément pensées, ces deux-là ne font pas dans l’improvisation mais dans la pensée, écrite, réfléchie et intelligente. Ce qui bouleverse et interroge, c’est l’intimité offerte qui ne tombe dans la confidence impudique. Cervantes et Catherine Germain dévoilent leur rapport au théâtre, au clown, à la création, avec cet être caché qui ne recherche qu’un corps de chair et d’os pour se manifester. Avec énormément de pudeur et d’amour pour leur art ils parlent d’eux, mais chacun y retrouve quelque chose de sa propre relation à l’art, à la beauté ou simplement au fait de vivre enfin libre et ouvert au monde et à l’autre.
Et puis il y a Arletti, apparaissant comme par magie avec sa petite voix malicieuse, une candide qui aurait tout compris de l’Homme et du monde. Plus qu’un personnage, elle est une présence d’une incroyable aura. S’entame un discours poétique et souvent drôlissime entre le créateur et Arletti, libre de tout, qui remercie Catherine Germain de lui prêter son corps pour pourvoir s’exprimer sur scène car chacun de ces êtres ne cherchent en définitive qu’un corps disponible pour pouvoir apparaitre au grand jour. On comprend peu à peu que le clown n’est pas un rôle, mais un état, un corps habité comme une disponibilité absolue au vivant, à l’accident, à la fragilité. Arletti ne démontre rien. Elle existe simplement, elle existe au travers, a besoin de ce corps fait de chair et d’os. Et cette existence seule suffit peut-être à répondre aux questions que le spectacle pose au travers des mots de François Cervantes. On ressort avec l’étrange sensation d’avoir assisté moins à une représentation qu’à une rencontre, une sorte de révélation évidente. Un moment suspendu où le théâtre cesse d’être un divertissement pour redevenir ce qu’il est peut-être depuis toujours : un lieu où des êtres humains cherchent ensemble ce qui les relie et les fait rêver.
Il est rare qu’un spectacle parle de l’art avec autant de simplicité, d’humilité, d’empathie et de profondeur. Sans jamais asséner de vérité, François Cervantes nous rappelle peut-être la plus essentielle : le poème et l’art sont parfois juste une façon d’être au monde. Un beau moment de sincérité qui ne peut faire que du bien. A découvrir.
Pierre Salles





























