« LE LAVE-VAISSELLE », RIRE AVEC CRUAUTÉ DE L’USURE DU SENTIMENT AMOUREUX

lebruitduoff.com – 14 juillet 2026

« Le Lave-vaisselle » (de Quel espoir fou ânons avons-nous besoin…) – De et avec Flor Lurienne et Frédéric de Goldfiem Le Transversal – du 4 au 25 Juillet – relâche 8, 15 et 22 juillet – 17h45 – Durée : 1h10

On est loin des assiettes qui volent et des verres brisés à la manière d’Elizabeth Taylor et Richard Burton dans Qui a peur de Virginia Woolf ?. Ici, les armes sont plus ordinaires, donc plus redoutables. Elles prennent la forme d’un lave-vaisselle, objet banal de notre quotidien qui devient le révélateur d’une histoire d’amour arrivée à son point de rupture.

Flor Lurienne et Frédéric de Goldfiem, complices de longue date à la ville comme à la scène, signent un texte où l’on sent le plaisir qu’ils ont eu à explorer les méandres d’un couple qui ne sait plus comment s’aimer mais qui ne parvient pas davantage à se quitter. Une réplique suffit à mesurer leur savoir-faire : lancée en pleine dispute sur le mode « éco » de la machine, elle fait basculer la salle du rire au malaise en une fraction de seconde. C’est toute l’écriture qui fonctionne ainsi, par contrepoints minuscules, laissant deviner sous chaque échange des blessures anciennes que les deux personnages continuent d’entretenir avec une application presque méthodique.Chacun connait ce couple qui a besoin de spectateurs pour exister et étaler ses disputes.

Car il ne faut pas s’y tromper : si un lave-vaisselle trône bien sur le plateau, il n’est évidemment jamais question de service après-vente. Il devient le prétexte, le catalyseur de tout ce qui n’a jamais été réglé. Derrière cette panne domestique se cache une mécanique bien plus complexe, celle des rancœurs accumulées, des humiliations, des petites lâchetés du quotidien qui, mises bout à bout, finissent par faire exploser les fondations d’un couple. Le spectateur est pris à témoin, et il est difficile de rester extérieur à ce règlement de comptes où chacun, malgré lui, reconnaît un geste ou une phrase déjà entendue chez soi.

La mise en scène choisit heureusement la sobriété. Une table, deux chaises, et ce lave-vaisselle emettant peu à peu des sons inquietants et qui semble déjà annoncer que rien ne se fonctionnera vraiment ce soir-là. Ce dépouillement concentre l’attention sur le jeu et sur un texte qui refuse les effets faciles. On notera cependant que Frédéric de Goldfiem, plus à l’aise dans le registre du sarcasme sec, prend parfois le pas sur une Flor Lurienne parfois en deça, dans les scènes les plus rapides, et qui ne parvientr pas à imposer le même relief à ses silences — déséquilibre léger, mais qui se remarque quà peine sur la durée du spectacle.

Il y a dans cette écriture une qualité plus rare : réussir à faire rire avec la cruauté. Les piques sont assassines, les reproches parfois d’une violence désarmante, mais l’écriture trouve presque toujours le contrepoint qui déclenche le sourire — un rire certe un peu jaune, qui renvoie chacun à sa propre capacité à transformer un détail insignifiant en champ de bataille. On regrettera toutefois un dernier quart d’heure qui étire la métaphore jusqu’à la rendre un peu appuyée, comme si le texte, ayant trouvé sa belle idée, avait du mal à s’en détacher avant la scène.

Le Lave-vaisselle propose une variation contemporaine, fine et bien écrite, sur l’usure du sentiment amoureux. Porté par deux interprètes investis, le spectacle touche juste parce qu’il ne cherche jamais à distribuer les torts. Il observe, avec lucidité et une pointe d’ironie, ce moment où l’amour cesse de réparer les fissures et où même un lave-vaisselle devient le symbole d’un monde qui ne fonctionne plus.

Pierre Salles

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