AVIGNON OFF : FOCUS SUR LE THEATRE GOLOVINE

LE BRUIT DU OFF / 15 juillet

noir de boue2

Une journée à Golovine.

Dédié à la danse, ce lieu tout en bois, poutres et vieilles pierres inspire la quiétude et le ravissement. Toute l’équipe est dynamique et souriante, au service des spectateurs, peu nombreux en ce jour, pour venir voir les neuf spectacles présentés. Petit tour d’horizon des ratés et des réussites :

10h45 Siège – Cie Les Baigneurs & Bonjour ma chérie – Cie Sophie Carlin (relâche le 21 Juillet)

Un plateau partagé pour deux compagnies qui n’ont en commun que d’être dirigées par deux jolies femmes frisées ! Pour le public, on se demande quel peut être l’intérêt de ce rapprochement. En revanche, les programmateurs y trouveront leur compte.Le spectacle jeune public Siège, à califourchon entre la danse et le clown, souffre cruellement du manque d’enfants dans la salle (pas un le jour de notre venue). On sent les moments où le rire doit arriver, où la réaction est prévue et là, un temps, vide et long : on souffre pour la danseuse qui se retrouve vraiment seule avec son siège. Ce doit donc être un tout autre spectacle avec le public à qui il est destiné.

La chorégraphie, très écrite et interprétée avec grâce et précision inspecte toutes les possibilités du duo entre une danseuse et une chaise. Le travail est fouillé, précis et repose sur les codes classiques du clown. Il y a tout de même deux données qui pourraient être plus approfondies : préciser la quête (s’asseoir ? s’émanciper de la chaise ? Comprendre comment ça fonctionne?) et une plus grande rigueur dans l’empêchement et l’incapacité, avant la fin, à accomplir cette fameuse quête. Une belle proposition qui gagnerait à pousser la dramaturgie un peu plus loin, tout comme pour la seconde proposition : Bonjour ma chérie.

La danseuse fait une proposition très forte : travailler avec un immense plastique transparent. La pièce est en trois parties, dont une en dehors du plastique (qui perd, de ce fait, tout son intérêt). Les deux autres parties, même si les lumières de Franck Lopez magnifient le propos, ne vont pas au bout des possibilités visuelles immenses que nous lance Sophie Carlin. C’est dommage.

12h30 Sleep, Awake – Cie Beijing Fringe Festival – Studio U

Une suite sans logique de clichés plus éculés les uns que les autres. Malgré quelques belles images (arrosage de petits lits, lits à la verticale), l’esthétique mièvre se conjugue avec une absence cruelle de dramaturgie. Un spectacle ringard et sans pensée, à fuir.

14h30 T.I.N.A. (There Is No Alternative) – Cie Appel d’Air (Relâche le 21 Juillet)

Si l’univers plastique est une totale réussite, il en va autrement de l’enjeu politique du spectacle et de la qualité chorégraphique.
Un grand tapis d’herbe, une lumière à la fois prégnante et glaciale ainsi qu’une création musicale recherchée plongent le spectateur dans un univers parfaitement lisse. Tellement lisse et propre qu’il en devient très inquiétant. On redoute ce moment où Blanche Neige va « péter sa durite ».

Malheureusement, même si on n’attend pas d’un spectacle qu’il nous donne des réponses et alors que celui-ci pose plein de questions (celle du genre de la pression, de la féminité, de l’exposition des corps, de la classe sociale, de l’apparence…), le chorégraphe ne développe pas son propos jusqu’au bout pour poser un point de vue clair et élaboré sur toutes ces questions, par ailleurs battues et rebattues dans les domaines chorégraphiques.

L’interprétation de la pièce, hormis la scène en duo robe Vichy verte, n’arrive pas à convaincre totalement. Le mouvement n’est pas homogène, le levé de jambe ne s’arrête pas au même endroit, le moteur du mouvement n’est pas le même, la synchronisation à parfaire. Que dire de cette scène citant Les œillets en parodiant la parodie ? N’est pas Pina Bausch qui veut.

16h30 L’intrusion – Cie Gilschamber(relâche les 16 et 23 Juillet)

Un spectacle à fuir sur le fond comme sur la forme. La danse ultra conventionnelle et ringarde n’aura pour seul intérêt que de proposer une pièce consensuelle et passe-partout qui porte un discours sur le féminin à la fois machiste, phallocrate et légèrement dégoûtant dans les ambiguïtés qu’il laisse entrevoir. Le pire spectacle qu’il ait été donné de voir cette saison.


18h40 Noir de boue et d’obus – Cie Difé kako
uniquement les jours impairs, les jours pairs étant réservés à Shadowrama, la création de Yourik Golovine, directeur du lieu que nous chroniquerons très vite.

Autour du centenaire 1914, la compagnie Difé Kako propose de revenir sur ces « engagés » des terres chaudes, venus combattre sous le drapeau français en Alsace-Lorraine. Tirailleurs sénégalais, conscrits français, volontaires des Antilles ou de Guyane, beaucoup ont à la fois connu  le déracinement, le froid, l’éloignement, la tuerie…

Ensorcelant et sans dolorisme, la chorégraphe Chantal Loïal offre à ses quatre interprètes une partition mêlant pas de danses traditionnelles des quatre coins de la France coloniale et métropolitaine, pas militaires (un « jeu » de carré dur et fort ouvre les hostilités) et danse contemporaine. Bien sûr, le spectacle dit les horreurs de la guerre, les sacrifices, l’évidence ; mais sans être revanchard ou manichéen. Une pièce émouvante et colorée à proposer à tous en temps de paix.

20h30 A l’ombre de Coré – Cie Bakhus

Ombres et lumières ! Decouflé, Montalvo, Merzouki… ils sont nombreux les chorégraphes qu’évoquent ce spectacle. Mais la force de Six Mickaël est de s’emparer de tous ces supposés modèles et d’en faire, par ces citations riches et variées, une œuvre personnelle. Sami Loviat-Tapie est un parfait compagnon de création : le danseur prend à bras le corps (c’est le cas de le dire !) la chorégraphie, investissant chaque mouvement au plus loin, au plus haut, au plus fort. Un interprète d’exception dans cet enjeu qu’est l’exaltation des corps : toute la première partie du spectacle repose sur de petits mouvements de dos, ajoutés à des projections qui mettent en avant chaque muscle, chaque os, chaque partie du dos du danseur.

Tout en surprises, le chorégraphe évite les systématismes, les comptes justes, les redites. Mieux vaut un spectacle court (45 minutes) et efficace qu’une heure quinze mal remplie. Les deux danseurs sont en symétrie, mais les particularités de leurs corps (l’un a les fixateurs plus développés, l’autre les grand-dorsaux etc.) nous démontrent à quel point l’homme bergsonien est à la fois la surface et l’individualité, à la fois semblable aux autres et profondément unique.

Là où le spectacle peut pêcher, c’est finalement par ses qualités. L’enfer est pavé de bonnes intentions, le spectacle l’est de belles images. Car si les images convoquent des symboles évidents et souvent trop forts, c’est qu’elles manquent de multiplicité dans les signes envoyés. La sémantique est là, la sémiotique pas assez. Mais on pourrait faire le même reproche aux plus grands chorégraphes qui auraient les moyen, eux, de s’adjoindre l’aide de dramaturges….

En jouant sur les ombres, la chorégraphie ouvre la notion d’enveloppe. On passe de l’enveloppe corporelle à l’enveloppe sociale puis à l’enveloppe sociale à celle du geste lui-même. La danse devient mouvement sans corps. Le corps s’éclipse, adieu le corps ! Ne reste que le mouvement, que la danse, que le Hip-hop. Bel esprit d’effacement, de générosité pour leur art. Un spectacle à retenir dans la catégorie danse hip-hop comme une des réussites de ce Off 2014 et qui fut déjà un coup de cœur aux Hivernales en mars dernier.

22h20 Les Irrévérencieux – Cie les Asphodèles (relâche les 18 et 22 Juillet)

Voir aussi la chronique de Béatrice Stopin (https://lebruitduoff.com/2014/07/06/avignon-off-les-irreverencieux-mise-en-scene-par-lucas-franceschi/)

La salle est comble, le public en transe. Pour un spectacle qui ne porte pas bien haut tous les drapeaux dont il se targue. Danse, chant, beat-box, écriture, théâtre, commedia dell’ate, philosophie, engagement politique…

Tout doit rentrer dans ce spectacle pour plaire au plus grand nombre. Si les comédiennes sont excellentes, surtout Julie Seebacher qui est une actrice mordante et virtuose, autant dans le théâtre que dans la commedia, ce n’est pas le cas des hommes qui manquent de sincérité, d’énergie ou de précision. Si l’écriture est efficace, la construction de la pièce est très bancale : beaucoup trop de péripéties en si peu de temps, une intrigue principale trop faible, des résolutions simplistes….

Si les passages de chant sont vraiment réussis, la danse n’est pas du tout au niveau (surtout dans un art aussi technique que le hip-hop). On n’oblige personne à danser s’il ne sait pas le faire, en revanche, quand on s’y autorise (surtout dans un spectacle de « show »), il est nécessaire de proposer au public une exécution de qualité pour la totalité de la troupe.

Un spectacle en demi-teinte, Luca Franceschi nous avait habitués à bien mieux, que ce soit quand il s’empare de grands classiques (Rostand, Shakespeare) que pour ses créations originales (Passioni Ridicole).

Notes :
Le bar propose des tartes du jour « maison » : On a goûté la brousse-aubergine et ses crudités qui tombent à pic un jour de chaleur. Du goût, de la simplicité et un service impeccable. Pas de tartes sucrées malheureusement, mais une bière blanche en pression ou un verre de blanc un peu raide.

Au bar et dans les couloirs, le Golovine expose Elian Bachini avec « Silences, écrits de danse ». Tirées sur des toiles de jute, les photos offrent à voir la danse en plan serré, dans sa chair la plus intime et la plus exaltée.

Quand on entre dans le lieu, un grand tableau nous invite à signer notre solidarité envers le combat des intermittents du spectacle. Chaque pièce démarre par une bande-son courte et directe sur la réforme de l’assurance chômage et à la fin de chaque spectacle, un des artistes vient proposer des explications pour les spectateurs qui en auraient besoin. Le théâtre Golovine est un des lieux les plus « solidaires » du Off et essaie, en dehors de la grève, de trouver le meilleur moyen de sensibiliser tous les citoyens.

S’il y a un lieu qu’il ne faut pas négliger quand on tient un théâtre dans le Off, ce sont les toilettes ! Celles-ci restent propres tout au long de la journée, encore un bon point pour le lieu !

Pour aller manger pas trop loin, rien de mieux que la rue Portail Matheron. Wok N’box vous propose, comme son nom l’indique, des woks pas trop chers et copieux (service rapide) ou alors un burger à Food&Mets (attention il y a du monde). En revanche, fuir tous les restos à tapas type Cubanito et consorts, chers et souvent de moindre qualité.

Nous sommes à Avignon, au cœur de la Provence et cela se sent au théâtre Golovine, dans un quartier où les ruelles plus étroites les unes que les autres s’enchevêtrent. Devant le théâtre, on a posé un banc et la vie se passe aussi sur celui-ci entre discussions sur le temps qu’il fait, la tenue des passants, entre un petit verre de rouge et une cigarette roulée…

Bruno Paternot

NDLR (Note De La Rédaction) : La position et les parti-pris de notre collaborateur sur le mouvement intermittent (et sur la fameuse « solidarité » de certains, sur laquelle on reviendra en détails avant la fin du festival) n’engagent que lui, et ne reflètent aucunement la position de l’ensemble de la rédaction.

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