« ELOGE DE L’AMOUR », REJOUISSANT ALAIN BADIOU

LEBRUITDUOFF.COM – 29 juillet 2017

AVIGNON OFF : « Eloge de l’Amour » d’Alain Badiou, Nicolas Truong – adaptation , mise en scène et jeu de Caroline Ruiz -Présence Pasteur – du 7 au 30 juillet à 14h10.

Séduite par le très beau texte éponyme du philosophe Alain Badiou qui trace, des origines à nos jours, la permanence obsédante de ce sentiment hérité d’une fission originelle, Caroline Ruiz s’en empare avec une gourmandise non feinte pour, avec une sensibilité « à fleur de peau » soutenue par une intelligence au diapason, faire résonner au cœur de nous-mêmes cette affaire mystérieuse qui occupe toute une existence. Du « Banquet » mythique de Platon où les convives réunis dissertent autour de la nature de l’Amour, aux écrans et affiches Meetic d’aujourd’hui qui bombardent sans trêve, l’Amour est là qui insiste soit par sa présence, soit – peut-être encore plus – par son absence, pour nous rappeler à notre condition de sujet désirant pris inéluctablement dans la recherche éperdue de l’Autre, seul susceptible de combler le manque princeps.

Avec le sourire lumineux de ceux et de celles que la grâce a touché, elle conte l’histoire des débuts, celle qu’évoque l’un des invités du « Banquet », la fable du mâle, de la femelle et de l’androgyne, chaque entité sphérique (image de la perfection) constituant une complétude en soi. Mais ces êtres étaient si beaux, si parfaits, si pleins d’eux-mêmes, tout roulait si bien pour eux que leur vint la tentation d’escalader par culbutes successives le ciel. Zeus en prit quelque ombrage et décida pour asseoir sa position de dominant superbe, non de les supprimer mais d’affaiblir ces créatures décomplexées en les coupant en deux. Depuis, chaque moitié, le mâle la femelle, l’androgyne, n’a de cesse de retrouver la part manquante d’elle-même. C’est cette poursuite de la recherche de l’unité perdue qu’on appelle « amour ».

En effet, sans la fission du noyau originel, aucune énergie ne circulerait entre ces deux parts disjointes du même, et sans cette tension créatrice d’énergie (attirance et rejet), l’amour ne serait pas. Ce désir de fusion, s’il s’appuie sur les besoins des sens prend aussi comme base de lancement le désir de l’âme de retrouver sa part manquante. Cette fable des moitiés coupées portant en elles le souvenir de la part amputée, les humains se la racontent à l’envi depuis plus de 2500 ans. On la doit à Aristophane qui la soutient avec éloquence à la table de Platon, et si d’aucuns en ont oublié le récit, ce dernier inscrit dans leur chair continue à les agir.

Mais aujourd’hui, qu’en est-il de l’Amour ? Il est à réinventer… Entre les campagnes de Meetic qui affichent en lettres géantes « Ayez l’Amour, sans le hasard » ou encore les propositions de coaches proposant un service de préparation à l’Amour sans douleur, le produit Amour devient l’Amour sans risque, l’assurance tout risque à la portée de toutes les bourses. Une arnaque aussi grande que celle de l’armée américaine vantant la guerre à zéro mort. Voilà la première menace – dévoile-t-elle, toujours souriante – l’amour sécuritaire.

La seconde menace, ce serait de faire de l’Amour une jouissance personnelle sans la découverte de l’Autre, un repli sur soi occultant l’expérience d’altérité qui ouvre à d’autres horizons. Réinventer l’Amour contre la sécurité d’un objet qui exclurait le risque de la passion et contre le confort d’une jouissance coupée de l’Autre. Platon disait qu’il y a dans l’Amour un germe d’élan vers l’universel. Il nous apprend qu’on ne peut penser le monde qu’à partir de la différence et non de l’identité. Et pour cela, on peut même accepter de souffrir, si tel est le prix de l’aventure émancipatrice. L’Amour, parce qu’il fait mentir l’égoïsme, a quelque chose d’éminemment subversif, une construction de vérités autres.

Tout au long de la performance, venant étayer les propos philosophiques et marquant une pause dans la réflexion en sollicitant le support de la mémoire affective, sont diffusés les extraits d’une chanson de Dalida, des airs connus « l’amour est enfant de Bohème », la passionnée déclaration d’amour de Cyrano à Roxane entendue au travers de la voix suave de Gérard Depardieu, ou encore la séquence du film « Les Enfants du Paradis » avec la rencontre mythique, sur le boulevard du crime, entre Arletty-Garance et Brasseur-Frédérick.

Reprenant le fil de la pensée d’Alain Badiou, seront « présentées » sur des ardoises les différentes étapes de l’Amour. D’abord la Rencontre, forme contingente ayant statut métaphysique tant cet événement semble produit par le plus pur des hasards. C’est elle qui crée la possibilité de l’amour. Ensuite la Déclaration, ce n’est pas si simple de dire « je t’aime », d’être le premier des deux à le dire. C’est elle qui fixe ce qui n’était jusque-là que l’absolue contingence de la rencontre, et ce faisant, elle fait endosser un risque au langage. Advient le temps de la Construction, la scène du « deux ». L’Amour se réalise dans la durée, l’Amour c’est le dur désir de durer [Paul Eluard], le désir sincère que l’amour dure, même si de cette durée on ne peut rien en dire. A partir du pur hasard de l’instant de la rencontre, on en est venu au temps de l’inscription dans l’éternité. Et même si l’Amour peut virer à la tragédie, on meurt d’amour autant qu’on en vit, on en accepte le risque car seul il nous assure que nous sommes bel et bien vivants.

En héraut de l’Amour, dans une dernière adresse, la belle amoureuse conclut… A l’heure du repli sur soi, il est bon de rappeler que c’est la différence qui crée l’attirance, que c’est la différence qui crée l’Amour. Vous acceptez les mystères de la différence quand vous tombez amoureux alors que vous ignorez tout de cet autre qui vous attire au-delà de toute raison.

Dans une mise en jeu où parfois les lumières projetées sur son corps dansent comme des lucioles oniriques métaphorisant l’incandescence de l’amour brûlant, où le décor intimiste (une petite table avec quelques accessoires personnels) résonne comme une invitation privée à entrer dans sa bulle, Caroline Ruiz nous délivre avec grâce et naturel – comme si la pensée riche et complexe d’Alain Badiou « coulait de source » en elle – un message ressourçant. Sa performance d’une fraîcheur vivifiante distille en chacun « le dur désir de durer ». Une exquise invitation à « risquer » l’amour, qui ne peut que séduire.

Yves Kafka

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