« LE MAÎTRE ET MARGUERITE », LE DIABLE EST A MOSCOU !

LEBRUITDUOFF.COM – 18 juillet 2018.

AVIGNON OFF : « Le Maître et Marguerite » d’après Mikhaïl Boulgakov, adaptation et mise en scène Igor Mendjisky, Théâtre 11 – Gilgamesh Belleville du 6 au 27 juillet à 19h40 (relâche les 11 et 18 juillet)
Spectacle recommandé

Dans un dispositif trifrontal qui brouille les limites entre le lieu de représentation et la salle, entre le monde du réel et celui de la fiction, un illuminé aux yeux hagards revêtu d’une camisole d’hôpital tient des propos pour le moins surprenants… Dans un parc de Moscou, Yvan – jeune auteur et metteur en scène – dit avoir fait la rencontre d’un professeur, spécialiste de magie noire, qui lui a affirmé que Jésus a existé… Il lui a même narré (Jésus de Nazareth oblige…) avec force détails l’épisode où le procurateur de Judée a fait comparaître un certain Yeshua Ha Nozri, il était présent ce jour-là de l’année 33 au Palais d’Hérode…

Yvan poursuit en évoquant pêle-mêle le meurtre du président de la revue littéraire à laquelle il collabore – tête sectionnée par un tramway -, un gros chat gras qui parle pour se réjouir de cette mort, et l’urgence qu’il y a de téléphoner à la police pour qu’ils envoient des motocyclistes avec des mitraillettes pour arrêter le Professeur Woland, ce diable d’homme qui a annoncé la mort de l’infortuné quelques minutes seulement avant qu’elle ne survienne « accidentellement »… Yvan est-il vraiment fou à lier ou les évènements qu’il rapporte, si incroyables apparaissent-ils, se sont-ils réellement produits ? L’irruption du surnaturel dans la réalité fait vaciller la raison qui se met à douter… « sérieusement » !

Todorov définit le fantastique en littérature comme « l’hésitation rencontrée par un être qui ne connaît que les lois naturelles face à un événement en apparence surnaturel ». C’est exactement à cet endroit précis qu’Igor Mendjisky, le metteur en scène du roman de Mikhail Boulgahov, place le spectateur qui écoute le récit d’Yvan : les propos tenus signent d’emblée l’irruption du surnaturel dans la réalité. Les repères se brouillent, la raison est déstabilisée, le ver est dans le fruit, le Diable est à Moscou ! La magie – et pas seulement la noire – va dès lors flamber augurant du récit flamboyant à venir.

« En direct » – au travers de l’œil diabolique de Woland – on assiste à la scène inénarrable de Ponce Pilate (pourquoi pas… tout est désormais possible, le metteur en scène s’en lave les mains) conversant avec le « destructeur du Temple de Jérusalem » mis en croix qui – fidèle à l’avance à la légende qui depuis s’accroche à ses basques – fait montre d’un calme christique en tenant la dragée haute à ce procurateur latin plaint d’être si enclin à des maux de tête récurrents qu’il s’asperge la tête d’eau (l’humour ravageur des Monty Python n’est pas si éloigné). Le contenu de leur échange, lui en revanche n’a rien de léger. A une remarque de Yeshua énonçant que « tout pouvoir est une violence faite aux hommes, et qu’avec le temps, l’homme entrerait dans le règne de la vérité et de la justice où il ne serait besoin d’aucun pouvoir », Pilate explose « Il n’y a pas, il n’y a jamais eu et il n’y aura jamais au monde de plus grand pouvoir que le pouvoir de l’empereur de Tibère ! ». Jésus était anarchiste, Pilate jupitérien.

Vient la mise à l’épreuve « grandeur nature » de l’avidité humaine. Cela prend la forme d’une tentation vécue en commun, où la pulsion possessive des spectateurs est mise réellement à l’épreuve… Sauf que les gagnants du jour ont été superbement leurrés par le Professeur de magie noire… « Idiots que vous êtes ! Une jolie apparence, et vous voudriez que ce soit la plate vérité ». Woland précisant aussitôt, suite à une remarque laudative de son gros et fidèle matou Behemoth ne perdant pas une occasion de lui lécher obséquieusement les pompes, que cette saillie n’est pas de lui, mais de Goethe. Ces ruptures de ton et de niveau d’intervention sont savoureuses et constituent autant de tremplins à un lâcher prise enivrant.

Quand le personnage principal – qui se définit lui-même par une énigme mettant en relation la réalité et la fiction romanesque, « je suis dans le titre et je ne suis pas Marguerite » – rencontre Yvan, les deux écrivains découvrent leur point commun : l’un et l’autre ont écrit sur Ponce Pilate et malheur leur en a pris. Que le livre du Maître devienne un enjeu romanesque et politique – il sera détruit par son auteur pour tenter d’exorciser les ennuis qu’il lui cause avant d’être reconstitué grâce à la magie noire – met en abyme la fiction romanesque et la réalité de l’écrivain du roman éponyme qui sa vie durant a eu affaire à la persécution du pouvoir politique. Sous le « dé-lire » onirique, se lit la profondeur critique d’un monde totalitaire.

Le fantastique revient vite au galop sous les traits du chat Behemoth jouant aux échecs avec son Maître, et de Marguerite – la fiancée du Maître – se transformant en sorcière sous l’effet de la volonté de Woland, le prix à payer par la vraie Faust Marguerite pour qu’elle retrouve ensuite celui qu’elle aime. Maîtresse de cérémonie satanique, elle invite réellement les spectateurs à la rejoindre sur la piste de danse pendant que le chat Behemoth leur offre de la vodka en l’honneur du bal donné. Etrange bal en effet où Woland a convié de redoutables criminels (dissimulés chez les spectateurs invités sur la piste de danse…) qu’il se plaît à l’occasion à faire souffrir éternellement, sortez vos mouchoirs… surtout s’ils sont ornés d’un fin liseré bleu. Quand Marguerite retrouve le Maître de ses pensées, comme dans le tableau « Over the town » de Marc Chagall, ils s’envolent sur un arc de lune, s’évadant dans la mort pour suivre Woland vers une contrée plus à même de satisfaire leur soif de liberté éternelle.

Au-delà de la jubilation suscitée par le surgissement inattendu de situations « surnaturelles » follement drolatiques portées par des personnages haut en couleurs (le chat chantant Behemoth en est leur porte-voix) joués par de superbes acteurs, la pièce se double en filigrane de tout un questionnement sur le rapport au pouvoir totalisant d’une réalité présentée comme un bloc imposant la soumission sans aucune riposte possible. Dans ces conditions, le Professeur Woland apparaît diablement sympathique… même lorsque ce Diable se montre « o-dieux ». En effet, grâce à sa force corrosive, il ouvre des brèches radicales dans le consensus asservissant et fait surgir la liberté. Si l’enfer est pavé de bonnes intentions, le paradis des dominants lui est infréquentable et « Le Maître et Marguerite », adapté et mis en scène par Igor Mendjisky, satanique… à se pâmer de plaisir !

Yves Kafka

Photos DR, Pascal Gély

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Comments
2 Responses to “« LE MAÎTRE ET MARGUERITE », LE DIABLE EST A MOSCOU !”
  1. Pointillart dit :

    l’analyse fait par BDO est très pertinente et je ne saurais assez le remercier de m’avoir permis de jouir d’un spectacle parmi les meilleurs du Off (j’en suis à 13 spectacles) la mise en scène est fulgurante et joueuse merci le texte trilingue est très intéressant

    • thé dit :

      Oui très bon spectacle
      Je ne venais pas ici commenter ce spectacle
      Mais n’ai pas trouvé de lieu où le placer
      Merci encore au bruit du off de m’avoir fait découvrir des spectacles
      Je ne serais pas allée au théâtre des barriques écouter Conseil de classe. L’aurai laissé bien à côté
      Je voulais parler ici des actions des spectateurs que vous dénonciez mais dans cette rubrique-là, on ne peut pas commenter
      Il n’y a pas qu’au théatre actuel que l’on va boire un café pour se trouver dans les premiers de la file ; c’est pareil au petit louvre
      Ou alors il y a le subterfuge des toilettes, aux Doms, aux Halles
      Il y en a plein dans ces cas
      Des spectateurs qui entrent alors qu’ils sont à l’opposé de la file
      D’autres qui vont acheter leur billet ou le retirer au dernier moment et prennent la file à leur début(au 11)
      et c’est un peu parttout le cas
      Merci pour vos conseils
      Quelquefois je suis un peu déçue, mais c’est un risque accepté

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